Nucléaire, questions de bon sens

Annie et Pierre Péguin, octobre 2022

Face à la pression médiatique et politique destinée à convaincre la population de la nécessité de relancer la construction de réacteurs atomiques, il convient de rappeler quelques évidences qu’on tente de nous faire oublier, voire de nous cacher. 

Les mensonges 

– L’électricité nucléaire est une énergie décarbonée. Si on considère tous les matériaux, et tous les transports nécessaires au développement de la filière nucléaire, depuis l’extraction de l’uranium jusqu’au démantèlement des centrales et la gestion des déchets atomiques pour des temps infinis, on peut difficilement prétendre que l’électricité produite est une énergie décarbonée ! (1) 

 Énergie pas chère, (2). Le coût du nucléaire est maintenant plus élevé que celui des renouvelables. c’est pourquoi les investissements mondiaux dans les énergies renouvelables dépassent de loin ceux dans le nucléaire . Ainsi le coût de l’éolien offshore est annoncé comme étant 2 fois moins cher. De ce fait l’électricité nucléaire ne couvre même pas 10 % de la consommation totale d’électricité dans le monde, soit moins que l’éolien et le solaire réunis (3).

– Indépendance énergétique. (4) L’« indépendance énergétique » acquise grâce au nucléaire n’est qu’un mensonge d’État. En effet, Il n’y a plus d’extraction d’uranium en France, nous sommes dépendant des importations provenant du Kazakhstan, du Niger, d’Ouzbékistan… 
C’est au groupe Russe Rosatom qu’est confié le recyclage d’uranium issu du retraitement à la Hague. Un navire russe vient d’en faire une livraison à Dunkerque. Apparemment les sanctions ne concernent pas les échanges avec la Russie dans le domaine atomique !… 

Ce dont on se garde bien de parler 

– Risque de catastrophe. Tchernobyl il y a 36 ans et Fukushima il y a 11 ans ont malheureusement démontré que le risque de catastrophe est réel et que les conséquences sur les êtres vivants, les cauchemars vécus par les malheureuses victimes et leurs descendants pendant des années, sur des territoires au minimum grands comme des départements et sur le budget du pays concerné, devraient en faire une énergie inacceptable.

En France, à au moins 3 reprises, la catastrophe a été frôlée (St Laurent des Eaux 1969 et 1980, Blayais décembre 1999, la prochaine aura-t-elle lieu chez nous ou en Ukraine où la menace grandit autour de la centrale de Zaporijjia, faisant craindre le pire pour l’Europe ? 

– Trop polluant. Toutes les centrales en activité rejettent de la radioactivité dans le milieu ambiant que ce soit l’air ou l’eau. Il en va de mème pour les usines qui assurent le cycle du nucléaire, telles que Malvesi, Cadarache, Marcoule, Pierrelatte, Romans, et d’autres, mais c’est surtout le cas de l’usine de retraitement de la Hague qui fait du Cotentin la région la plus touchée du pays. 
Et aucune solution satisfaisante n’a été apportée à l’accumulation des déchets radioactifs. Que ce soient ceux de la fission de l’uranium hautement radioactifs retraités à la Hague pour lesquels le projet d’enfouissement à Bure est un leurre, ou des millions de tonnes de matériaux faiblement radioactifs ainsi que des stériles des mines d’uranium.

– Contamination du vivant. La santé des espèces vivantes, humains compris, est tributaire d’un environnement ne comportant que de faibles rayonnements issus du sol ou reçu de l’espace. 
La désintégration de l’uranium et de ses descendants engendre la prolifération de multiples radioéléments qui n’existent pas à l’état naturel (5), ils s’intègrent au vivant, se concentrent le long de la chaine alimentaire, et nous contaminent par ingestion pouvant s’attaquer au métabolisme de nos cellules et à leur ADN. Les conséquences n’en sont pas immédiates, mais n’y aurait-il pas un lien avec la prolifération des cancers, leucémies, maladies diverses qui ne seraient pas seulement dues aux pollutions des produits chimiques? Même si les liens directs sont bien difficiles à établir – sauf pour le cancer de la thyroïde que les pronucléaires ont été obligés de reconnaître – les victimes déclarées dûment reconnues au voisinage des centres atomiques, en Polynésie, ou en Biélorussie l’attestent. 
On sait maintenant que même les faibles doses de contamination ont des effets sur la santé, et plus grave encore sur la reproduction: les cellules sexuelles y sont particulièrement sensibles. C’est une atteinte à notre génome pouvant provoquer des avortements, des naissances monstrueuses, ainsi que des mutations transmissibles. Depuis les débuts du nucléaire, le lobby occulte cette contamination du vivant, il ne retient que l’irradiation directe et minimise considérablement le nombre de victimes, civiles ou militaires. Mais la CIPR (Commission Internationale de Protection Radiologique) reconnaît que toute dose de radioactivité comporte les risques mutagène, cancérogène, et autres. 
De plus les puissances nucléaires disposent de gros stocks d’U 238 rebut de l’enrichissement du combustible, c’est un métal lourd que les forces armées utilisent en tête d’obus pour percer les blindages, largement utilisés en Irak par les US . Il émet des rayons alfa, et les poussières disséminées et ingérées provoquent de gros dégâts chez les vétérans et dans la population (en particulier naissances de monstres!).

– Rechauffement climatique. On s’en préoccupe à juste titre et le nucléaire est présenté comme un recours, ce qui paraît convaincre les jeunes générations, mais en est-il vraiment un ? L’ouvrage d’Hervé Kempf Le nucléaire n’est pas bon pour le climat montre bien ce qu’il n’en est rien (6). 
Non seulement il ne fournit pas une énergie vraiment décarbonée, mais en outre il contribue au réchauffement climatique, comme le font toutes les centrales thermiques. Le rendement des centrales étant à peine de 30 %, par conséquent 70 % de l’énergie dégagée par la fission de l’uranium dans les 56 réacteurs est dissipée en chaleur dans l’eau et dans l’air. Des recherches récentes en démontrent l’importance significative par rapport aux autres causes (7).

– Trop vulnérable. La sécheresse de ce printemps et de cet été a démontré la vulnérabilité des réacteurs au dérèglement climatique : énormes consommateurs d’eau pour leur refroidissement, ils sont dépendants du régime fluvial. EDF a dû obtenir des dérogations pour poursuivre la production de plusieurs d’entre eux malgré la température trop élevée et/ou l’étiage insuffisant de l’eau des fleuves. 
La tempête de l’hiver 1999 a montré la fragilité au risque d’inondation de la centrale du Blayais, et le tsunami de mars 2011 au Japon a provoqué la catastrophe de Fukushima. Qu’en sera-t-il des nouveaux EPR construits en bord de fleuves ou de la mer ?

– Le nucléaire fragilise les pays qui l’utilisent : La guerre en Ukraine, pays nucléarisé démontre les risques immenses que font courir les centrales nucléaires. Elles deviennent des cibles de guerre et possiblement de terrorisme. 

Enfin, et cela peut servir de conclusion

Quelle folie peut conduire ceux qui nous gouvernent à prétendre relancer la construction de réacteurs, alors que nos voisins européens abandonnent le nucléaire qui ne représente plus que 2 % de l’énergie globale consommée dans le monde entier ? Ils ne s’en sortent pas plus mal et ne sont pas retournés à l’ère des cavernes ni même à celle de la bougie ! 
Du fait de sa centralisation et de la concentration du pouvoir qui en résulte, la France peut imposer le choix politique de son développement, en assumer les coûts, en cacher les effets sanitaires et neutraliser l’opposition à cette technologie mortifère. 
Tandis que les humains de la préhistoires nous ont légués de magnifiques peintures rupestres, nous laissons sans honte à nos descendants des déchets toxiques et radioactifs extrêmement dangereux pour des centaines de milliers d’années. Voir l’excellente BD d’Etienne Davaudeau (8). 
D’autres solutions existent, des études, dont certaines présentées par RTE (Réseau de transport d’électricité, filiale d’EDF) démontrent la faisabilité de scénarios 100% renouvelables associés à la sobriété. 
Les énergies renouvelables ne réchauffent pas l’environnement, elles transforment les énergies reçues gratuitement du soleil en électricité. Elles ne génèrent pas de gaz à effet de serre. Le démantèlement des équipements mis en place pour les capter est infiniment plus simple que celui des réacteurs atomiques, et n’abandonne pas pour des dizaines de milliers d’années des masses de produits radioactifs. 
Elles sont une source importante d’économie financière alors que le nucléaire est un puits sans fond de sommes colossales. Comment ne pas rêver à tout ce qu’on aurait pu réaliser avec cet argent pour améliorer le bien-être de tous, à commencer par celui de l’isolation des habitats ? 
Certes elles ne doivent pas être installées n’importe où, une gestion plus démocratique de leur installation les rendrait plus acceptables. 
Pourquoi faudrait-il attendre la catastrophe pour arrêter le nucléaire (9) ? Attend-t’on qu’un immeuble s’effondre pour en évacuer les habitants? Ne serait-il pas préférable de mieux utiliser provisoirement des centrales thermiques (celles au gaz plus fiables et moins polluantes ont le meilleur rendement 50%), le temps de pouvoir les arrêter aussi? 

Références

(1) Que ce soient les mines d’uranium, le transport des minerais, l’affinage à Malvesi, le conditionnement en oxyde de l’uranium, l’enrichissement au Tricastin, l’élaboration des « crayons » de « combustible *», les transport vers les réacteurs qu’il a fallu construire, leur acheminement vers la Hague pour être « retraités », enfin le démantèlement des réacteurs et la gestion des déchets pour l’éternité ! 
*C’est à tord que le terme « combustible » est employé communèment, puisque les atomes d’uranium ne brulent pas, ils se fissurent en dégageant de la chaleur et en émettant des rayonnements dangereux
(2) D’après Fabrice Nicolino (https://fabrice-nicolino.com/?p=5553), le chiffrage total du cout de la production nucléaire d’électricité, soigneusement dissimulé, est difficile à faire. Quelques éléments montrent l’étendue du gouffre financier. En janvier 2012, la cour des comptes estime que le nucléaire a déjà coûté 228 milliards € depuis les années 50, combien depuis? S’y ajoutent les recherches 55 milliards, le démantèlement des vieilles centralesse dizaines de milliards, renationalisation EDF, dont la dette approche les 50 milliards, 10 milliards, enfouissement 8 milliards au moins de subventions accordées à Areva-Orano, 100 milliards de travaux de sécurisation des vieux réacteurs, coût de l’EPR de Flamanville qui a dépassé les 20 milliards, etc.
(3) https://reporterre.net/Dans-le-monde-l-eolien-et-le-solaire-depassent-le-nucleaire 
(4) https://reporterre.net/Non-la-France-n-est-pas-independante-grace-au-nucleaire#forums
(5) hubert Greppin « Effets des radiations ionisantes » dans « Radioprotection et droit nucléaire » ivo Rens,, ed Georg,1998.
(6) Hervé Kempf “Le nucléaire n’est pas bon pour le climat”, ed Seuil, 2022. 
(7) Francois Vallet: https://blogs.mediapart.fr/francois-vallet/blog/091121/l-energie-nucleaire-rechauffe-la-planete-et-le-climat, Les émissions de chaleur des centrales nucléaires rapportées à la surface du pays ont été de 0.26 W/m² en 2018. Les émissions totales de chaleur du pays ont été de 0,55 W/m² pour la même année. Ce qui veut dire que le nucléaire serait responsable de la moitié de la contribution du pays au rechauffement climatique, si ces calculs sont confirmés! 
(8) Etienne Davaudeau « Le droit du sol » ed Futuropolis, 2021. L’auteur a parcouru à pied les 800 kms qui séparent la grotte de Pech Merle et ses peintures supestres, à Bure où on prétend enfouir les déchets radioactifs pour des centaines de milliers d’années…. 
(9) voir le site du collectif Arrêt du Nucléaire (ADN) http://collectif-adn.fr/

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Lettre ouverte à Greta Thunberg

par
Xavière Gauthier
, femme en lutte et militante antinucléaire depuis 1970
4 avril 2022

paru dans la Gazette Nucléaire

publication du GSIEN (*)

https://gazettenucleaire.org/2022/297/lettre-ouverte-greta-thunberg.html

Chère Greta Thunberg,


Dès que je t’ai entendue lancer ton premier appel, la véhémence de ta voix, la justesse de ton propos, l’intensité de ton apostrophe m’ont convaincue que tu étais une sorcière. Moi qui suis une vieille sorcière du siècle dernier, je te vois comme une jeune sorcière, rebelle et savante. Tu as fait lever en moi un fol espoir, comme si tu me donnais la main à travers les générations.

Tu me permets une petite remarque ? Tu dis : « Vous m’avez volé mes rêves. » Or, moi, je ne t’ai rien volé du tout. Lorsque j’avais ton âge, je ne m’étais jamais assise dans une automobile, j’allais à pied à l’école, faisant ainsi 100 kilomètres par an (j’ai calculé), je revenais déjeuner chez moi, où ma mère avait préparé pour toute la famille les légumes du jardin (j’habitais en ville, mais nous avions un potager nourricier), les œufs de nos poules, parfois un de nos lapins aussi doux à caresser que délicieux à manger, le cidre de notre tonneau pour mon père, un dessert avec le lait que nous allions chercher dans notre gamelle chaque jour. Nous n’avions ni frigo, ni congélo, ni aspirateur, ni fer à repasser électrique, ni télévision, ni ordinateur. Nous moulions les grains de café à la main. Nous ne jetions pas de bouteilles en verre, nous les lavions ; pas de flacons en plastique, cela n’existait pas ; pas de tampons, de mouchoirs en papier, nous n’en avions pas. Je n’avais pas de portable, même pas le téléphone.

Ce n’était ni mieux, ni moins bien. C’était mon enfance, c’était dans les années 1950.

Maintenant que tu connais mon grand âge, je peux te raconter ce qui s’est produit, douze années avant ta naissance, dans la centrale atomique de Forsmark, non loin de la ville où tu es née, Stockholm. L’histoire se passe le 28 avril 1986. Un employé de cette centrale passe devant un détecteur et déclenche l’alarme. Évacuation, recherches dans tous les recoins : rien. Finalement, sur la pelouse, on détecte des particules radioactives typiquement soviétiques. Forsmark est pourtant à 1 100 kilomètres de Tchernobyl. Mais les vents ont soufflé du sud-est et les pluies sont tombées dans le nord-est. La direction de la centrale suédoise alerte le monde entier : deux jours plus tôt s’est produite la plus grande catastrophe nucléaire du XXe siècle. En quelques secondes, la puissance du réacteur a centuplé. Les 1200 tonnes de la dalle de béton recouvrant le réacteur ont été projetées à l’air et sont retombées de biais sur le cœur du réacteur qui a été fracturé par le choc. Ce matin-là, 900 lycéens de Prypiat (à trois kilomètres de la centrale), un peu plus jeunes que toi, tournent autour de la centrale pour un « marathon de la paix ». Et aujourd’hui, à Pinsk, à plus de 300 kilomètres de Tchernobyl, 80 % des enfants sont malades. À Mozyr, à 100 kilomètres de Tchernobyl, sur 600 nouveau-nés, 230 sont en réanimation. Entre 1986 et 2004, il y a eu un million de décès prématurés. C’est un professeur émérite de l’université de Bâle, Michel Fernex, fondateur de l’association « Enfants de Tchernobyl Belarus », qui m’a appris ces terribles chiffres. Déjà, en 1995, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies estimait à près de 10 millions le nombre de personnes souffrant des conséquences de la catastrophe. « La tragédie ne fait que commencer », déclarait Kofi Annan. Je regarde les photos d’enfants difformes, tordus, atrophiés, et mon cœur entre en fusion, comme le cœur du réacteur.

Tu t’insurges contre les gouvernants du monde entier qui font de beaux discours mais ne tiennent pas leurs promesses. Tu as entièrement raison. C’est vrai aussi pour les dirigeants suédois qui ont décidé en 1980 l’abandon du nucléaire et qui construisent actuellement des installations de stockage géologique profond qui seront en service vers 2030. Où ? Justement sur le site de Forsmark, où des déchets de faible intensité sont déjà stockés à 50 mètres sous le fond de la mer Baltique. Pourquoi de nouvelles installations ? Pour les HAVL, déchets de haute activité à vie longue.

Tu vois, c’est ainsi ; dès qu’une région est nucléarisée, on ajoute et on ajoute, comme si c’était un endroit déjà condamné. C’est ce qui se passe à la Hague. Tu ne connais pas cette extrémité de presqu’île normande ? Cela m’amuse d’apprendre que hag, dans ta langue, c’est une vieille sorcière ! Mais, en vieux norrois (ancêtre des langues scandinaves et du normand), c’est un pâturage et c’est le nom de ce coin de France. De sorte que nous pouvons jouer à être cousines, ou presque, par nos ancêtres vikings… Eh bien, dans la Hague, près de la ville de Cherbourg dont l’arsenal est célèbre pour la construction de sous-marins nucléaires, on a érigé, dans les années 1960, un centre de retraitement des déchets radioactifs. Retraiter, ce n’est pas recycler, c’est séparer les déchets en en produisant d’autres, des rejets radioactifs liquides et gazeux en grande quantité. Cela ne diminue en aucun cas la radioactivité des déchets et même cela l’augmente, avec l’utilisation du combustible MOX. Ce retraitement ne sert à rien, sauf à obtenir du plutonium, principal élément d’une bombe atomique. Nucléaire encore : on a érigé, dans les années 1970, une usine atomique à Flamanville-Hague. Nucléaire encore : on érige actuellement un EPR, qui devait coûter 3,3 milliards d’euros mais a déjà dépassé les 19 milliards selon un rapport de notre Cour des comptes de juillet 2020, qui devait commencer à fonctionner en 2012 mais ce sera, peut-être, fin 2023. Où ? à Flamanville-Hague. Nucléaire toujours : ce bout de terre sacré « poubelle de l’Europe » doit subir, depuis 1969, la présence d’un centre de stockage à Digulleville – oui, c’est dans la Hague – où sont entreposés [stockés] près d’un million de mètres cubes de déchets ultimes [officiellement 527 225 m3 soit un peu plus de 1⁄2 million].

Trop petit : on ajoute une extension pouvant contenir 4 212 conteneurs de déchets vitrifiés de haute activité. Entre 2018 et 2022, le site accueillera 12 000 conteneurs. La présidente de l’Agence nationale des déchets radioactifs (Andra) ose déclarer (how dare you ?) : « Nous surveillerons les déchets le temps qu’il faudra. » Pendant combien de centaines de milliers d’années va-t-elle surveiller ? Le journal de l’Andra répond (à l’automne 2015) : « Le processus de décroissance de la radioactivité des déchets peut prendre plusieurs millénaires. Après la fermeture des centres de stockage, comment prévenir les générations suivantes de leur présence ? » Un professeur en sciences de l’information et de la communication, s’appuyant sur la littérature du Moyen Âge, a retrouvé la description des sons censés avoir effrayé le roi Arthur et Lancelot : «Si ces sons ont conservé la même signification aujourd’hui, on peut présumer qu’ils puissent être compris de la même manière dans plusieurs siècles. » Quels sons ? « Un son strident et prolongé. » Reste « à trouver les moyens de diffuser » ces sons, continue l’autorité compétente. Dans 300 ans, dans 10 000 ans, dans 500 000 ans, on criera « Attention ! Danger mortel ! » aux humains – y en aura-t-il encore ? De quelle sorte ? Ce serait comique, s’il ne s’agissait pas de l’avenir de l’humanité. Puisque je suis dans ce registre, laisse-moi te raconter l’exercice surprise qui s’est déroulé une nuit de janvier 2021 à Flamanville. Depuis la catastrophe de Fukushima, les mesures de sécurité ont été renforcées, voyons le résultat. Plan d’urgence déclenché à 23 h 31 ; préfecture prévenue à 1 h 25 et Autorité de sûreté nucléaire à 1 h 43 ! Plus drôle (?) : le chef d’exploitation au poste de commandement ne savait pas « se connecter au système d’information collaboratif de crise ». Encore plus drôle (?) : « Un équipier ne connaissait pas le code du câble de protection antivol. »

Tu as été bouleversée, j’imagine, comme moi-même j’ai été bouleversée, comme nous avons été des millions à être bouleversés, en regardant la photo d’un ours tenant tout juste sur un petit iceberg en train de fondre. Il va mourir ! Il va s’enfoncer ! Au secours ! Il faut agir ! Mais, personne, presque personne, je le crains, n’est bouleversé en apprenant que plus de 8000 tonnes de combustibles irradiés, plus de 55 tonnes de poudre d’uranium, des milliers de mètres cubes de déchets, sont sous nos pieds, dans le nord de la presqu’île du Cotentin, ce pays qui était pâturage (hag), que plusieurs millions de litres de rejets liquides radioactifs sont dispersés dans le raz Blanchard, là, dans la mer.

Un ours, oui, c’est touchant, mais les papillons ? Tu ne sais pas ? Quand la centrale nucléaire de Fukushima a explosé, suite à un tsunami, tu n’avais que huit ans, mais tu devais être déjà très curieuse de savoir et capable d’indignation. Tout de même, sais-tu que, jusqu’à 200 kilomètres de la catastrophe, les papillons bleus ont les ailes atrophiées, courbées, en surnombre, les antennes difformes, les yeux bosselés, la couleur altérée. Pas grave ? Sans antennes pour explorer leur environnement, ces insectes sont mal. Ce sont seulement 12% des sujets qui sont atteints ? Oui mais, à la génération suivante, les mêmes anomalies sont relevées sur 18%, à la troisième génération, plus de 33%, et à la suivante, 52%. Les dommages sont génétiques. Le nucléaire est sournois. Il progresse à travers le temps, à travers les siècles.

Or, nous voulons des ours, nous voulons des coquelicots, nous voulons des papillons.

Pendant ce temps, les paysans ukrainiens pauvres tentent d’abattre des dizaines de loups radioactifs et enragés qui les attaquent, le soir, près de la zone d’exclusion de Tchernobyl. Ils ne peuvent même pas vendre les peaux, qui sont contaminées. Pendant ce temps, les éleveurs Touaregs sont expulsés de leur territoire, les terres et les eaux nigériennes subissent les pollutions radioactives liées à l’extraction de l’uranium, nécessaire aux chauffages électriques des Français. Ni vu, ni connu, en 2010, Areva déverse 200 000 litres d’effluents radioactifs, à seulement 3,5 kilomètres de la ville d’Arlit. Et les fausses couches sont légion. Et les autochtones sont la proie de « maladies étranges ».

Pourquoi une telle indifférence au mal souterrain? Pourquoi un tel déni ? Parce qu’il n’y a pas d’images ? Parce que la radioactivité ne se voit pas ? Qui s’inquiète des 150 000 tonnes de déchets radioactifs déversés dans l’Atlantique ? Qui dénonce les 17 000 tonnes qui gisent à 100 mètres de fond dans la fosse des Casquets (La Hague) ? Le plastique, au moins, on le repère.

Chère Greta Thunberg, toi, tu n’es pas dans le déni. Tu dis clairement: il faut s’instruire, il faut écouter les scientifiques. Tu relaies magnifiquement les rapports du GIEC. Mais n’as-tu pas connaissance des analyses du GSIEN, le Groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire ? Ces savants expliquent que, malgré toutes les recherches faites depuis qu’on s’est lancé dans le programme nucléaire, donc depuis les années 1950, aucune solution n’a été trouvée pour l’élimination des déchets. « Faute de solution pour les supprimer, on se trouve dans la situation où l’on crée des matières très dangereuses et qui le resteront bien après que l’homme aura cessé d’utiliser l’énergie nucléaire. C’est l’un des plus graves problèmes liés à l’utilisation de cette énergie. Les technocrates l’occultent en disant que l’on trouvera bien une solution. […] Cela relève de l’acte de foi, non d’une attitude scientifique. » En 2022, il n’y a toujours pas l’ombre d’une solution. En attendant, les déchets s’entassent dans la très vieillissante usine de la Hague. Dès 2018, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire alertait sur la « saturation des piscines de La Hague, où refroidissent 10 000 tonnes de combustibles irradiés ». C’est l’équivalent de plus de cent-dix cœurs de réacteurs ! Et ces piscines sont très mal protégées. La solution à la saturation ? On a voulu en construire une autre à Belleville (Loire), les habitants ont refusé, alors ce sera sur le site de La Hague, encore et toujours. D’une capacité de 6500 tonnes, soit 13 000 assemblages de combustibles usés, elle va être entourée d’un mur de 5 mètres de haut sur 5 kilomètres. Charmant paysage !

Et les plus gros déchets, ce sont les centrales elles- mêmes, qu’on ne sait pas démanteler. N’as-tu pas entendu l’alerte du polytechnicien et physicien nucléaire, Bernard Laponche ? Il a participé à la mise en place des premières centrales nucléaires en France puis il a compris cette aberration : ces monstres de béton ne servent qu’à faire bouillir de l’eau chaude. Au passage, les deux tiers de la chaleur étant perdus, ils réchauffent les fleuves et la mer, car il faut refroidir les réacteurs en permanence avec de grandes quantités d’eau. La température du Rhin a augmenté de près de trois degrés. Les poissons n’apprécient pas. Tu comprends bien que non seulement le nucléaire ne sauvera pas le climat, mais que le réchauffement climatique rend encore plus dangereux le nucléaire. Déjà en 2003, l’année de ta naissance, la France avait été obligée de fermer dix-sept de ses réacteurs à cause d’une première canicule. Qu’en sera-t- il en 2050 quand l’étiage des cours d’eau aura baissé d’au moins 20% ?

En rejetant leur eau, les sites nucléaires sont autorisés à rejeter du tritium, du carbone 14, du chlore, des nitrates, des sulfates, du zinc, du cuivre… Je te parle là d’un fonctionnement normal. De même, en fonctionnement normal, la centrale de Flamanville – me voilà revenue dans ma matrie – est autorisée à laisser fuiter dans l’atmosphère 100 kg de gaz SF6 par an (chaque centrale a son autorisation annuelle). C’est quoi, ce SF6 ? C’est de l’hexafluorure de soufre, un gaz à effet de serre extrêmement puissant, puisqu’un seul kilo de ce fameux SF6 équivaut à presque 23 000 kilos de CO2 en termes de pouvoir réchauffant. Et, comme si cela ne suffisait pas, le 6 août 2020, l’usine de Flamanville a dépassé de 2 kg le seuil maximum autorisé. Quoi ! je m’indigne pour deux petits kilos ? Certes oui, car ce dépassement, cumulé pour les sept premiers mois de l’année 2020, équivaut déjà à près de 2 350 000 kg de CO2 rejetés dans l’atmosphère.

Tu le comprends bien, c’est un mensonge éhonté, c’est une tromperie scandaleuse (how dare you ?) quand des ministres, des dirigeants, des personnes influentes te disent que les trottinettes électriques sont propres, que les vélos électriques sont propres, que les voitures électriques sont propres. Tu as été heureuse, me semble-t-il, de la voiture électrique offerte par Schwarzenegger. J’espère que tu ne crois pas à cette fable du « zéro émission » puisque la construction d’une voiture électrique consomme une très grande quantité de métaux : lithium, cuivre, cobalt, dont l’extraction minière – un des plus gros pollueurs du monde – est un enfer pour les populations locales. Mujeres Diaguitas, Ancestras del Futuro, l’union des femmes des peuples Diaguitas d’Argentine et du Chili, appelle au secours : « L’extraction du lithium affecte jour après jour notre rivière ancestrale. » Elles ont fait 80 kilomètres à pied dans les Andes pour dénoncer cet écocide. Leur cri est-il parvenu jusqu’à toi ?

Mais il faut aussi penser à l’origine de l’électricité : en France 80% de notre électricité vient du nucléaire, énergie hautement polluante et hautement dangereuse. En Suède, dans ton pays, 42%, avec 6 réacteurs nucléaires – comme il y en avait en Allemagne. Comment se fait-il que la France en compte 56, soit, de loin, le plus grand nombre en Europe ? Cela remonte à De Gaulle, notre dirigeant des années 1960. C’était un général, un homme de guerre. Il a voulu pour la France une force de frappe impressionnante, un système d’armes nucléaires. Il a fait le choix de développer la filière nucléaire, en incluant une usine dite de retraitement pour extraire du plutonium, donc pour des raisons militaires. Quatre à huit kilos de ce plutonium suffisent pour fabriquer une bombe. Or, à La Hague, 61 tonnes sont entreposées [fin 2021, il y avait 80 tonnes de plutonium entreposées à La Hague dont 66,4 tonnes appartiennent à la France]. Le grand Charles, comme on l’appelait, a vu grand. Après la COP 26, le petit Macron, notre dirigeant actuel, veut construire des petits EPR. Rien de nouveau : multiplication du risque nucléaire, production de déchets ingérables et coût exorbitant – au moins 46 milliards, si ce n’est 64 selon d’autres estimations sérieuses.

Tu viens de le dire, chère Greta Thunberg, le nucléaire est « extrêmement dangereux et coûteux ». Notre physicien, Bernard Laponche, nous le confirme : « La catastrophe est intrinsèque à la technique. Le réacteur fabrique les moyens de sa propre destruction. Le risque d’accident majeur en Europe est une certitude. »

Le nucléaire est « extrêmement dangereux et coûteux », dis-tu. Après avoir lu ma lettre, tu ajouteras, j’en suis sûre, hautement polluant.

Le nucléaire est « extrêmement dangereux et coûteux », dis-tu. À l’heure où j’écris ces lignes, alors que s’annonce le froid de l’hiver 2021-2022, 16 réacteurs sur les 56 que compte la France sont à l’arrêt, pour « suspicion de défaut générique », en particulier les quatre plus gros réacteurs (centrales de Chooz et de Civaux), en raison d’une défaillance sur une pièce essentielle en cas d’accident. En effet, « EDF a annoncé mercredi 15 décembre avoir détecté un problème de corrosion et de fissuration dans les circuits d’injection de sécurité ». Le danger, c’est « une surchauffe du combustible et, à terme, l’accident avec fusion du cœur », comme à Three Mile Island et à Fukushima. Alors, le nucléaire ? Extrêmement dangereux et coûteux, hautement polluant et même aléatoire !

En 2012, neuf prix Nobel de la paix ont envoyé une lettre ouverte aux dirigeants du monde, qui résume bien la situation. « Il est temps de reconnaître, écrivent-ils, que le nucléaire n’est pas une source d’énergie propre, ni sûre, ni économiquement abordable. […] [Sont évoqués les accidents de Sellafield au Royaume-Uni en 1957, de Three Mile Island aux États-Unis en 1979, de Tchernobyl en Ukraine en 1986, de Fukushima au Japon en 2011.]

Dans le monde entier, les gens craignent aussi l’éventualité d’attentats terroristes dirigés contre les centrales nucléaires. Mais la radioactivité ne doit pas seulement nous inquiéter en cas d’accident nucléaire. Chaque étape de la chaîne du combustible nucléaire relâche de la radioactivité, à commencer par l’extraction de l’uranium; ensuite cela continue durant des générations car les déchets nucléaires contiennent du plutonium qui restera toxique pendant des milliers d’années. […] Les programmes nucléaires civils fournissent les matières nécessaires à la fabrication d’armes nucléaires.» Sur ces neuf prix Nobel, une majorité, six, sont des femmes. Hasard ?

Sûrement. Je ne pense pas que les femmes soient, par je ne sais quelle essence (l’essence, ça pue et ça pollue), plus sensibles que les hommes au chant des oiseaux et à l’amour des petites fleurs. Mais, je marche, oui je marche, avec des Brésiliennes, des Sahraouies, des Québécoises, des Congolaises, des Kurdes, des Pakistanaises… et toutes les femmes du monde entier qui résistent aux « mégaprojets industriels qui offensent leur corps, polluent la Terre et détruisent leurs territoires », « d’un océan à l’autre », menacent la biodiversité et les baleines à bosse, ces femmes qui s’opposent à la militarisation, ces femmes qui mènent des luttes de résistance contre le capitalisme, le patriarcat, le racisme et le colonialisme, ces femmes de la Marche mondiale des femmes qui, comme protectrices de « la Terre-Mère » et de nos « espaces de vie », construisent un « mur de femmes pour stopper les industries dévastatrices », un mur unifiant « à la différence des murs érigés à travers le monde ». Ces femmes, en voulant protéger leur matrie, leur lieu nourricier, veulent protéger la planète, car « tout se tient, tous les crimes de la force » (comme l’écrivait déjà Louise Michel au XIXe siècle).

Comme toutes ces femmes, comme moi, tu te bats à poings fermés pour la vie. Tu te bats pour la survie de la planète. Le nucléaire, c’est la guerre ! La romancière japonaise Hiromi Kawakami a dit, après la catastrophe de Fukushima : «Je pense que l’humanité va bientôt disparaître. » Et moi, je t’écris cette lettre pour que tu saches qu’à la Hague est programmée la fin du monde, la fin de notre monde. Je t’écris cette lettre comme un appel au secours. Ta voix, ta jeune voix, persuasive et pressante, peut le porter haut et fort à la face des puissants.

Gazette nucléaire n° 297 – Août 2022, page 31

Xavière Gauthier.

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GSIEN : GROUPEMENT DE SCIENTIFIQUES POUR
L’INFORMATION SUR L’ÉNERGIE NUCLÉAIRE
Un groupe de « lanceurs d’alerte » depuis 1975

Qu’est ce que le GSIEN ?

Le GSIEN est une association loi 1901 qui a été créée en 1975, suite à l’appel des 400 de février 1975, appel de scientifiques dont 200 physiciens nucléaires. Cet appel « A propos du programme nucléaire français » se concluait sur les phrases suivantes : »Nous pensons que la politique actuellement menée ne tient compte ni des vrais intérêts de la population ni de ceux des générations futures, et qu’elle qualifie de scientifique un choix politique. Il faut qu’un vrai débat s’instaure et non ce semblant de consultation fait dans la précipitation. Nous appelons la population à refuser l’installation de ces centrales tant qu’elle n’aura pas une claire conscience des risques et des conséquences. Nous appelons les scientifiques (chercheurs, ingénieurs, médecins, professeurs) à soutenir cet appel et à contribuer, par tous les moyens, à éclairer l’opinion. »

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La politique énergétique de l’État met le pays en danger

par Annie et Pierre Péguin 

suite aux Journées d’été du collectif Arrêt du Nucléaire, juillet 2022, 

Notre pays, de plus en plus dépendant des pays voisins pour assurer son approvisionnement en électricité, apparaît particulièrement fragile pour faire face aux conséquences de la guerre en Ukraine et aux événements climatiques extrêmes de plus en plus fréquents.

En prolongeant le fonctionnement des vieux réacteurs, il accroît le risque de catastrophe atomique. En prétendant lancer la construction de nouveaux réacteurs EPR, le gouvernement s’enferre dans des choix de politique énergétique qui nous conduisent droit au mur.

La vétusté de nos centrales, l’émergence de défauts génériques et le réchauffement climatique entraînent, avec l’arrêt de la moitié du parc, une production insuffisante pour assurer les besoins en électricité du pays. Il en résulte un appel croissant au soutien des pays voisins.

Si jusque ici la France a pu compter sur le réseau européen pour assurer ses pics de consommation, ses besoins d’importation en cours de journée s’accroissent avec la défaillance de ses centrales, tandis que la réduction des importations d’hydrocarbures russes va rendre plus difficiles et plus chers les transferts d’électricité depuis les pays proches.

Le pays est donc confronté à de sérieuses difficultés : hausse importante du prix de l’électricité, délestages probables en période de pointe (coupures de courant temporaires et localisées) afin d’éviter un effondrement du réseau au cas où la consommation dépasserait la quantité d’énergie électrique disponible. La tentation est grande de faire fonctionner des équipements en dehors des normes de sûreté et de faire courir le danger d’une catastrophe atomique. On ne peut pas compter sur la vigilance de l’Autorité de sûreté nucléaire, trop soumise aux impératifs de survie de cette industrie.

Notons, pour en rire si c’est possible, que l’ASN a dénoncé le cas caricatural des groupes électrogènes diesel de secours des réacteurs nucléaires : cette technique on ne peut plus rustique, sur laquelle repose notre sécurité, est déclarée défaillante, en particulier en cas de séisme ! Et à l’esssai une partie des groupes électrogènes de secours ont même pris feu au démarrage….

Comment en est-on arrivé là ? Il faut pour le comprendre remonter aux choix de politique énergétique engagés par l’État depuis une soixantaine d’années : investissements massifs et coûteux dans le « tout nucléaire » électrique avec la construction à marche forcée de 58 réacteurs, qui de ce fait arrivent tous en fin de vie dans la même décennie, chauffage électrique encore relancé actuellement alors qu’en Suisse par exemple il est interdit, climatisation ; autant d’obstacles au développement de l’efficacité énergétique et de moyens de production d’énergie renouvelable décentralisés (solaire, éolien essentiellement).

Cela n’empêche pas l’Etat de prétendre vouloir relancer la construction de nouveaux réacteurs nucléaires EPR au nom d’une indépendance énergétique chimérique, du soi-disant faible coût de l’électricité nucléaire mais en réalité financée par nos impôts pour éviter la faillite d’EDF, et de la prétendue production d’énergie électrique décarbonée. 

Mais l’énergie nucléaire n’est pas une solution face au réchauffement climatique — même si la France a réussi, à force de lobbying, à obenir de l’Union européenne qu’elle soit classée comme énergie de transition.

En fait, le faible rendement thermique des centrales fait que les deux tiers de la chaleur produite ne servent qu’à réchauffer l’environnement. De surcroît, la pénurie d’eau et les conditions climatiques extrêmes en rendent le fonctionnement intermittent.

Pourtant il est acquis que l’avenir passe par d’autres voies. Et d’abord par la sobriété et l’efficacité énergétiques, appliquées jusqu’au plus haut sommet de l’Etat et des grandes entreprises, la meilleure énergie étant celle qui n’est pas consommée. Ce n’est certainement pas le développement du transport routier, l’éloge de la vitesse, le soutien inconditionnel aux industries aéronautiques (y compris militaires) et automobiles (voitures électriques), l’explosion du numérique, etc., qui répondront à cette attente.

Il est aussi possible, on le sait, de produire une électricité moins chère et moins polluante, à partir de l’énergie qui nous parvient naturellement du soleil. L’Allemagne et l’Italie, produisent déjà la moitié de leur énergie de cette façon et vont accélérer cette évolution pour être moins dépendants du gaz et du charbon. Avec l’Espagne, ce sont ces pays qui, pour l’instant, comblent notre déficit de production électrique aux heures de pointe, et de plus en plus souvent dans la journée.

De plus, sachant qu’au maximum de ses possibilités, l’électricité nucléaire a couvert à peine 17 % de la consommation totale d’énergie en France, il faudrait, pour réduire significativement la consommation d’énergie fossile, construire près de 200 réacteurs, et cela dans des délais extrêmement courts . Est-ce seulement imaginable ?

Enfin, avec tout ce qu’elle implique d’extraction de matériaux, de béton, d’énergie, de transports et de rejets, c’est un mensonge de prétendre que l’énergie nucléaire est décarbonée.

N’oublions pas non plus l’énorme production de déchets radioactifs, à gérer pour des temps infinis à notre échelle, les dégâts sur la santé des êtres vivants et bien sûr les risques de catastrophe !

Aux mains de la nucléocratie, l’État s’entête, ne veut rien comprendre, cela pour protéger les intérêts de grands groupes et d’élus locaux bénéficiant de la « manne » nucléaire, mais aussi pour préserver la maintenance de la force de frappe au nom de la « grandeur » de la France. Il s’apprête même à annoncer la construction de 6 réacteurs EPR au mépris de toute démocratie.

Pourtant il est acquis que l’avenir passe par d’autres voies. Et d’abord par la sobriété et l’efficacité énergétiques, appliquées jusqu’au plus haut sommet de l’Etat et des grandes entreprises, la meilleure énergie étant celle qui n’est pas consommée. Ce n’est certainement pas le développement du transport routier, l’éloge de la vitesse, le soutien inconditionnel aux industries aéronautiques (y compris militaires) et automobiles (voitures électriques), l’explosion du numérique, etc., qui répondront à cette attente.

Il est aussi possible, on le sait, de produire une électricité moins chère et moins polluante, à partir de l’énergie qui nous parvient naturellement du soleil. L’Allemagne et l’Italie, produisent déjà la moitié de leur énergie de cette façon et vont accélérer cette évolution pour être moins dépendants du gaz et du charbon. Avec l’Espagne, ce sont ces pays qui, pour l’instant, comblent notre déficit de production électrique aux heures de pointe, et de plus en plus souvent dans la journée.

L’annonce de décisions de construction de nouveaux réacteurs et de nouveaux équipements de gestion des déchets (Cigeo à Bure, piscines à la Hague) sans consultation démocratique relève de la fuite en avant. Elle doit provoquer une réaction massive et radicale : revendiquons l’arrêt du nucléaire sans délai, à commencer par celui des plus vieux réacteurs. C’est la condition pour que les sommes considérables investies dans l’énergie nucléaire puissent être employées utilement.

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La grande INTOX du nucléaire

Pierre Péguin, mai 2022

Atomes crochus No 6

Pour l’arrêt du nucléaire

La bataille idéologique autour du nucléaire est relancée depuis peu.
En cause, la question du climat qui mobilise beaucoup de jeunes et de militants écologistes. Pour le lobby du nucléaire, confronté à de multiples difficultés et au bord de la faillite, c’est inespéré ! Il mobilise ses réseaux pour prétendre que sa production électrique est «décarbonée», que l’arrêt du nucléaire en Allemagne s’accompagne de l’augmentation de la consommation de charbon, et que les énergies renouvelables posent trop de problèmes.


Le spectacle a de quoi déconcerter. Alors que le mouvement écologiste s’est construit dans les années 70 en France contre l’essor de l’industrie nucléaire, nous voyons cette dernière tenter aujourd’hui d’investir nos terrains de lutte. L’offensive est générale. Elle se fait à grands coups de campagnes publicitaires avec le soutien d’élus et d’influenceurs, tels que J.M. Jancovici de Shift Project, dans le but de convaincre l’opinion publique d’accepter la construction de nouveaux réacteurs.


Le combat est particulièrement intense auprès de la Commission européenne et du Parlement européen. L’enjeu est de taille : il s’agit pour le Gouvernement français d’obtenir que l’Europe classe le nucléaire comme une «énergie verte » prétendument «décarbonée ». Pour cela, Emmanuel Macron s’allie à certains États peu fréquentables tels que la Hongrie, la Pologne et la Tchéquie ; en échange de leur soutien, il s’engage à fermer les yeux sur le charbon polonais et à œuvrer à la qualification d’énergie « verte » du gaz naturel ! Le Parlement européen donnera-t-il son accord à ces manœuvres ?

Le sujet s’est infiltré dans la campagne présidentielle, entre les pro-nucléaire (le PC, toute la droite et l’extrême-droite) et les rares anti (NPA, FI, EELV) qui n’appellent qu’à un arrêt progressif calqué sur le scénario Negawatt. L’opposition radicale appelant à l’arrêt au plus vite pour nous épargner d’avoir à subir une catastrophe atomique a donc été absente des débats….

Et si deux des six scénarios présentés par le réseau de transport d’électricité RTE montrent bien que nous pourrions produire une électricité 100 % renouvelable sans recourir au nucléaire, il n’est question bien sûr que de construire de nouveaux réacteurs, que réclame même la Cour des comptes ! Dans le même temps en France, les déclarations se succèdent annonçant l’imminence de la décision de construire de nouveaux EPR, et même de lancer une filière de petits réacteurs, tandis qu’en sous-main et sans attendre les autorisations officielles, EDF passe déjà ses commandes. Le fiasco de la construction de réacteurs EPR en cours, les difficultés financières d’EDF et d’Orano/Areva sauvés de la faillite par les contribuables n’empêchent pas nos dirigeants de foncer dans le mur.

Comme dans les pays voisins, il faut appeler à l’arrêt du nucléaire, et à la promotion de la sobriété énergétique en même temps que celle des énergies renouvelables. À l’inverse, les décisions de l’État, enrobées de beaux discours, nous engagent vers une société gourmande en électricité et en énergie. La surenchère dans le soutien au nucléaire d’une bonne partie de la classe politique est tout simplement lamentable et même criminelle. Les générations futures méritent mieux que ces propositions d’un autre âge, d’autant que la tragédie de la guerre en Ukraine montre comment l’existence de centrales nucléaires fragilise et menace un pays qui en est équipé !

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Guerre : la France nucléarisée est terriblement vulnérable

Source : Observatoire du nucléaire du 25 février 2022.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie est une nouvelle occasion pour les promoteurs du nucléaire de mettre en avant leur industrie fétiche, parée de toutes les vertus. La réalité est bien différente…

L’invasion de l’Ukraine par la Russie est une nouvelle occasion pour les promoteurs du nucléaire de mettre en avant leur industrie fétiche, parée de toutes les vertus.

La construction de nouveaux réacteurs est ainsi mise en avant pour lutter contre le changement climatique… alors que ces chantiers ne seraient pas achevés avant 2040. De même, le nucléaire serait la solution face à l’envol des prix de l’énergie alors qu’il est d’ores et déjà acquis que les coûts de production des futures centrales seront prohibitifs.
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Et voilà aujourd’hui que l’invasion de l’Ukraine par la Russie démontrerait la pertinence de l’option nucléaire imposée depuis plusieurs décennies en France. Quant à l’Allemagne, elle serait désormais confrontée à une erreur majeure, celle d’avoir choisi la fermeture de ses centrales nucléaires et d’avoir parié sur le gaz, en particulier le gaz russe, pour assurer sa transition énergétique en attendant de fonctionner un jour avec 100% d’énergies renouvelables.
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Il est certes exact que, comme ceux du blé ou de l’aluminium, les prix de l’énergie s’envolent depuis le déclenchement de l’attaque russe. En outre, les pays qui importent du gaz russe – dont la France ! – risquent de devoir se passer subitement de cette ressource, entraînant assurément un envol des prix, voire des pénuries.
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L’Allemagne va assurément être confrontée à d’importantes difficultés. Pour autant, le nucléaire est-il l’option « magique » apte à protéger la France ? Certainement pas.
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Commençons par rappeler que, tous les hivers, la France est fortement importatrice d’électricité, en particulier… depuis l’Allemagne, et ce malgré nos 56 réacteurs nucléaires, ou plus exactement à cause d’eux : l’option « nucléaire + des millions de chauffages électriques » entraîne de tels pics de consommation que la production nucléaire française est largement insuffisante.
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Ce phénomène s’aggrave d’ailleurs chaque année avec le vieillissement des réacteurs et les pannes de plus en plus nombreuses et inquiétantes. Pour mémoire, EDF est actuellement obligée d’arrêter de nombreux réacteurs suite à la découverte de corrosions de systèmes de sécurité.
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Si l’Allemagne ne peut plus exporter d’électricité suite aux conséquences de la guerre en Ukraine, la France va de fait se retrouver en situation critique. Encore est-il heureux que l’hiver touche à sa fin, mais il est très probable que de nouveaux hivers arriveront fin 2022 et les années suivantes !
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Rappelons aussi que, même avec la production nucléaire la plus importante au monde – les USA comptent plus de réacteurs mais ils produisent moins de 20% de l’électricité du pays, contre 65% en France – le nucléaire ne couvre que 15% de la consommation française d’énergie. C’est d’ailleurs bien pour cela que les Français sont frappés comme leurs voisins par l’envol des prix du pétrole, du gaz, et de l’électricité : le nucléaire ne nous protège absolument pas.
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Les promoteurs de l’atome en déduisent bien sûr que, pour que cette protection fonctionne, notre production nucléaire doit augmenter fortement. Mais, comme signalé plus haut à propos du climat, il faudra attendre au moins jusqu’en 2040 pour que de nouveaux réacteurs entrent en service. Poutine aura alors près de 90 ans  !
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De plus, des dizaines de réacteurs actuels auront été fermés d’ici là, trop délabrés pour être indéfiniment rénovés à grand frais par EDF. On nous parle beaucoup ces derniers temps d’une électrification massive de notre économie, mais ce ne sont pas les 6 à 14 nouveaux réacteurs annoncés par M. Macron – cela ne coûte rien en période électorale ! – qui permettront un tel basculement : il en faudrait en réalité dix ou vingt fois plus !
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Or, outre son aspect insensé – démultiplication des risques de catastrophe et de la production de déchets radioactifs – ce projet est totalement hors des capacités d’EDF sur le plan financier – l’entreprise est d’ores et déjà terriblement endettée – et sur le plan industriel – incapable de construire un seul réacteur, le fameux EPR de Flamanville, comment EDF en ferait elle des centaines ?
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Mais l’incapacité du nucléaire à nous protéger, de façon générale et tout particulièrement en période de crise géopolitique, est évidente pour d’autres raisons que les déficiences d’EDF.
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Il est même évident qu’un pays très nucléarisé comme la France est en réalité hautement vulnérable. En effet, qui peut raisonnablement écarter l’hypothèse dramatique d’une guerre qui toucherait le territoire français ? Alors que l’armée russe vient de prendre possession de la tristement célèbre centrale nucléaire ukrainienne de Tchernobyl, comment ne pas envisager que des centrales françaises soient attaquées ou bombardées ?
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La France possède certes des armes atomiques, mais comment permettraient-elles de protéger nos centrales nucléaires ? En atomisant les attaquants… sur notre propre sol ?
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Et même sans en arriver là, il est notable que la France nucléaire est d’une immense vulnérabilité du fait de la centralisation extrême de sa production : l’électricité est transportée sur des centaines de kilomètres par des lignes très haute tension (THT) dont les pylônes, situés pour la plupart en rase campagne, peuvent être dynamités avec la plus grande facilité. En une nuit, un groupe paramilitaire ou terroriste peut mettre la France à genoux. Et qu’on ne nous accuse pas de « donner des idées à nos ennemis », cette vulnérabilité extrême est connue de toute personne qui suit les questions d’énergie.
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A contrario, les énergies renouvelables peuvent être déployées de façon harmonieuse et décentralisée sur tout le territoire, et continueraient à fonctionner en grande majorité même si plusieurs régions étaient attaquées. Cette résilience est d’ailleurs aussi de mise face aux évènements climatiques.
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Instrumentaliser la guerre poutinienne pour tenter de promouvoir l’atome est cynique, irresponsable et absurde. Que ce soit face au péril climatique, à l’envol des prix de l’énergie ou aux crises géopolitiques, il est clair que la seule option d’avenir passe par le triptyque sobriété (éliminer les consommations non indispensables), efficacité (consommer moins d’énergie pour un même besoin) et énergies renouvelables.

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Annonces de M. Macron : EDF est (bien heureusement) incapable de construire des réacteurs nucléaires

Source : Observatoire du nucléaire, 9 novembre 2021.

Ce mardi 9 novembre 2021, M. Macron a annoncé le projet de relancer la construction de réacteurs nucléaires en France. Or, incapable de construire un seul réacteur – le fameux EPR de Flamanville – EDF ne saurait en faire plusieurs !

Lancés respectivement en 2005 par Areva et en 2008 par EDF, les EPR de Finlande et de Flamanville devaient entrer en service en 2009 et 2012. Nous sommes bientôt en 2022 et ces réacteurs ne sont toujours pas terminés. Mieux (si l’on peut dire) : ils présentent l’un comme l’autre de graves malfaçons qui peuvent empêcher leur mise en service ou amener par la suite à un accident nucléaire.

Mais, soutenu par des irresponsables comme MM Macron, Zemmour ou Bertrand, le lobby de l’atome vit dans un déni total de cette réalité et croit pouvoir revivre un âge d’or (ou plutôt d’uranium) comme au siècle dernier, quand une soixantaine de réacteurs ont été construits en quelques années.
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Or, à l’époque, l’argent coulait à flot, EDF était encore un service public puissant et avait (hélas) les compétences nécessaires pour un tel programme. Aujourd’hui, Areva a fait faillite et EDF est dans une situation financière catastrophique.

Les EPR devaient être construits en 4 ans et demi pour un coût unitaire de 2,8 milliards (et non 3,3 comme écrit ici où là) or, après 15 à 17 ans de chantier, il sont loin d’être terminé et coûtent pratiquement 20 milliards chacun selon la Cour des comptes.
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Aussi, il est parfaitement dérisoire et ridicule de voir que de prétendus « responsables » préconisent la construction par EDF de plusieurs EPR (jusqu’à 10 pour le plaisantin Xavier Bertrand).
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Non seulement EDF est bien incapable de construire et de financer des EPR mais elle n’est pas non plus en capacité de financer la rénovation des réacteurs actuels qui, inévitablement, vont devoir être fermés les uns après les autres dans les années à venir (en espérant que ce soit avant une catastrophe et non du fait d’une catastrophe comme au Japon en 2011).
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Au final, sachant qu’il empêche délibérément le développement de toute alternative au nucléaire, lequel est néanmoins est amené à disparaître, le lobby de l’atome condamne la France à l’impasse énergétique et au désastre financier. Et ce sont bien sûr les habitants de France, à commencer par les plus modestes, qui vont être les principales victimes de cette folie…

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Yves Cochet, Devant l’effondrement, Essai de collapsologie,

 Edition : Les liens qui libèrent, 2019,

Recension par Ivo Rens,

parue en juillet 2020 dans https://sebesdotblog.wordpress.com/

Dans les temps agités que nous connaissons, il nous paraît justifié de reproduire sur le blog de l’APAG2 notre recension de cet ouvrage d’Yves Cochet. IR

C’est probablement le Rapport Meadows sur Les limites à la croissance, (1) paru en 1972, qui a relancé le thème ainsi que la conjecture de l’effondrement de notre système économique et même écologique. La notion d’effondrement, collapse en anglais, a donné naissance au terme de “collapsologie” qui apparaît, en français, en 2015, dans l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, d’ailleurs muni d’une postface par Yves Cochet. (2)

La fin du monde est un thème ancien puisqu’il remonte en tout cas aux apocalypses juives et chrétiennes. Depuis la révolution industrielle et la sécularisation de l’idée de progrès indéfini de l’espèce humaine, cette conjecture a été occultée dans les médias, mais elle n’en a pas moins préoccupé certains auteurs modernes ou contemporains, comme le signalent les écrits que nous lui avons consacrés dans les années 1970. (3)

Avant de publier Devant l’effondrement, Yves Cochet avait déjà abordé certains aspects de cette problématique comme le donnent à penser les titres de trois de ses ouvrages, Sauver la Terre, paru en 2003, Pétrole apocalypse, paru en 2005 et Où va le monde ? 2012-2022 : une décennie au-devant des catastrophes, publié avec Susan George, Jean-Pierre Dupuy et Serge Latouche en 2012.

Le dernier ouvrage d’Yves Cochet se divise en quatre parties bien distinctes intitulées respectivement “Avant l’effondrement”, “Le scénario central”, “Après l’effondrement” et “Le déni de l’effondrement aujourd’hui”.

Avant de retracer l’argumentation de notre auteur, ancien dirigeant écologiste français et ancien ministre de l’environnement, disons encore quelques mots sur ses références. Ce sont celles d’un intellectuel ayant une formation scientifique, puisqu’il est docteur en mathématiques, et une vision du monde qui doit beaucoup à deux penseurs bien différents, le philosophe ultra-pessimiste Günther Anders (4) et l’économiste dissident Nicholas Georgescu-Roegen (5), mathématicien comme lui. Ce qui frappe dans les différents thèmes qu’il aborde c’est l’ampleur de sa documentation tant en anglais qu’en français.

°        °         °

La première partie de l’ouvrage est subdivisée en quatre chapitres intitulés respectivement 1 De quoi parle-t-on ? 2 Comment sommes-nous arrivés au bord de l’effondrement ? 3 Y a-t-il une bonne économie pour la planète et pour l’humanité ? 4 Les prémisses : la crise de 2008.

Dans son premier chapitre, l’auteur pose les fondements épistémologiques de son discours. L’auteur y présente le concept de transition de phase (6) que les écologues ont transposé de la physique aux écosystèmes pour expliciter le caractère critique de ces passages d’un état à l’autre ainsi que le concept de l’interaction spéculaire (7) proposé par René Girard et Jean-Louis Vullierme pour rendre compte de la dynamique fallacieuse des représentations que les hommes se font de leur situation historique. Il y esquisse aussi une interprétation thermodynamique de l’économie et une justification de la pertinence de l’application à l’histoire économique de la courbe en cloche formalisée vers 1840 par le mathématicien belge Pierre-François Verhulst. L’effondrement des sociétés humaines apparaissant probable, il s’interroge sur son déroulement, lent et catabolique ou rapide et catastrophique et se prononce pour la seconde option dans les termes qui suivent : “Mon hypothèse est que la vitesse de l’effondrement est une fonction de l’intégration, du couplage, de la connectivité. Selon cette hypothèse, l’effondrement de la société mondialisée est possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030, à quelques années près.”

Le deuxième chapitre retrace les raisons qui condamnent l’humanité à la catastrophe. Depuis l’avènement des sociétés industrielles que Yves Cochet fait remonter au XVIIIe siècle – ce qui est historiquement contestable car elles ne se sont imposées à l’échelle mondiale qu’aux XIXe et XXe siècles – elles se sont toutes réclamées du productivisme, qu’elles fussent libérales ou marxistes. Or, vu le caractère limité des matières premières nécessaires aux sociétés industrielles, il est évident que “l’extension planétaire du mode de vie occidental est tout simplement impossible”. Et ce, d’autant plus que le productivisme qui domine nos sociétés industrielles a entraîné une dégradation dramatique de notre environnement naturel qu’attestent l’altération de la biodiversité et le changement climatique en cours, “au point que le maintien de la vie humaine sur terre n’est plus garanti à la fin du présent siècle.” Dans ces conditions, Yves Cochet ne pouvait qu’être favorable à l’idée de décroissance mais il observe que les “objecteurs de croissance” éludent trop souvent la question démographique qui est une question taboue en France, mais aussi au niveau international. Il parle certes de surpopulation, mais il aurait pu donner, nous semble-t-il des arguments autrement convaincants en faisant parler les chiffres en mathématicien qu’il est. Peut-être la raison de cette retenue réside-t-elle dans l’idée que l’auteur se fait de l’effondrement à venir. Pour lui, cette catastrophe entraînera une réduction drastique de la population humaine, mais dans des proportions, somme toute, limitées. “La vision du futur qui inspire ce livre est celle-ci : une évolution discontinuiste couplée à un modèle décroissant. Autrement dit, l’effondrement à venir s’accompagnera nécessairement d’une décroissance des niveaux de production et de consommation. Mais plus cette décroissance sera choisie, moins l’effondrement sera épouvantable. La décroissance est la politique de l’effondrement.” En somme, il estime possible d’accompagner et de modérer sinon de gérer l’effondrement !

Le troisième chapitre, consacré à l’économie se veut une boussole économique pour un monde nouveau dont l’auteur postule l’existence après l’effondrement qui vient. Il commence par une remise en cause de l’économie néoclassique, encore dominante, qui est tributaire d’un modèle mécaniste périmé car ses postulats sont antérieurs à la thermodynamique et à la science écologique. Parmi les dissidents de la science économique, le premier qu’il cite est Nicholas Georgescu-Roegen, mais il s’attarde à examiner ses apports au travers de deux de ses disciples hétérodoxes, Herman Daly et Charles A.S. Hall, et particulièrement au travers de ce dernier. De ce fait, il se concentre sur les problèmes énergétiques à l’échelle de la planète et tend à sous-estimer les problèmes des autres ressources matérielles qui, chez Georgescu-Roegen sont tout aussi importants quant à leur accessibilité et à leur dissipation.  Toutefois, pour Herman Daly, Charles S.A. Hall et Yves Cochet, “l’économie est un sous-système enchassé (embedded) dans le système primaire fini et non croissant de la planète Terre”, ce qui est bien un des fondements de la pensée de Georgescu-Roegen.

Yves Cochet se fonde sur les analyses de ce dernier et de René Passet pour opter résolument en faveur de la décroissance. Mais il omet totalement de développer le rôle clé que joue l’entropie dans la conception bioéconomique de Georges-Roegen qui seule rend compte de la flèche du temps et de l’impossibilité de prédire l’avenir.

Le quatrième chapitre consacré aux prémices de l’effondrement : la crise de 2008. Yves Cochet attribue la cause première de cette crise à la hausse du cours du baril de pétrole à New York.  Viennent ensuite aux Etats-Unis, les défauts de remboursement des ménages, les défauts de remboursements des banques, la titrisation des emprunts immobiliers, l’immense dette des EEUU. Pourtant, c’est dans ce chapitre que l’auteur rend justice aux matières premières autres que le pétrole dont dépendent nos sociétés industrielles. Ces métaux et métalloïdes, extraits le plus souvent dans des mines, sont absolument nécessaires aux sociétés industrielles. “Les profils temporels de production des grandes mines du monde ressemblent à la courbe en cloche de la production de pétrole : cela croît pendant un certain temps jusqu’à atteindre un maximum, avant de décroître inexorablement.”

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La deuxième partie de l’ouvrage, intitulé “La fin du monde tel que nous le connaissons”, qui porte sur l’effondrement et ses suites, est de loin la partie de l’ouvrage où l’auteur prend le plus de risques car il conjecture un effondrement mondial dramatique prochain et inévitable, dont les causes sont plurielles, qui peut donc s’amorcer dans des circonstances fort diverses et donner lieu à des scénarios multiples et dissemblables. Pour lui, il s’agit d’un événement sans précédent pour l’espèce humaine, qui pourrait d’ailleurs aboutir à sa disparition, mais dont un seul événement du passé peut donner une idée, à savoir la survenue de la peste noire en Europe en 1348 qui réduisit en cinq ans d’un tiers la population européenne.

Nous nous proposons de citer ci-après de larges passages de ce chapitre afin d’éviter autant que faire se peut de mésinterpréter ses conjectures.

“La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécu l’humanité en si peu de temps. A quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), et le début d’une renaissance (2040-2050). (8)

Mais, comment expliquer que rien ne puisse prévenir pareil désastre ? “Paradoxalement, alors que l’effondrement se compose d’événements qui sont tous d’origine anthropique, les humains, quelle que soit leur situation de pouvoir, ne peuvent plus modifier que marginalement la trajectoire fatale qui y conduit. En effet, au-delà de la profonde perturbation de la dynamique des grands cycles naturels du système Terre, une autre cause parallèle, purement psychologique, renforce cette avancée vers l’effondrement. Il s’agit du système de croyances actuellement prédominant dans le monde : le modèle libéral-productiviste. Cette idéologie est si prégnante, si invasive, qu’aucun assemblage alternatif de croyances ne parvient à le remplacer tant que ne s’est pas produit l’événement exceptionnel de l’effondrement imminent, dû au triple crunch énergétique, climatique et alimentaire.” (9)

Pour Yves Cochet, les scénarios de l’effondrement sont légion : Ce pourrait être “une tension internationale aboutissant à l’utilisation d’armes nucléaires, rayant de la carte plusieurs grandes villes du monde, tandis qu’un nuage de poussières et de cendres envahira l’atmosphère pendant des années et que l’amincissement de la couche d’ozone conduira les humains à être brûlés par les UV, la diminution du flux solaire ayant en parallèle un impact catastrophique sur les cultures.”  Ce pourrait être aussi “une souche virulente aussi mortelle qu’Ebola et aussi contagieuse que la grippe” se propageant rapidement au monde entier sans qu’une réponse sanitaire puisse lui être opposée. Ce pourrait être encore “le franchissement d’un seuil de raréfaction des pollinisateurs sous l’effet conjoint de la transformation des habitats, de l’excès de pesticides et de la prolifération d’espèces invasives” qui ferait “chuter brusquement la production agricole, provoquant des famines massives”. On pourrait concevoir que l’amorce en soit “le déclin accéléré de l’approvisionnement en pétrole après le passage du Pic Hubbert”(10) mondial provoquant “une panique sur les marchés des matières premières et une pénurie de carburants, dont les conséquences se diffuseraient bientôt aux autres volets cruciaux de l’économie mondiale : la fourniture d’électricité, les communications, les transports, l’eau courante et les services régaliens des Etats.” Ce pourrait être aussi “un nouveau choc systémique global de très grande ampleur au sein du système bancaire, monétaire et de crédits” qui prolongerait “ses effets dans les chaînes de production mondiale de biens et de services, par contagion croisée intensifiante entre le système financier et les réseaux de production et de commerce”. Ce pourrait être encore “un relargage massif et brusque de méthane dans l’atmosphère dû à la fonte des pergélisols arctiques et sibériens ou à la libération des hydrates de méthane sous-marins, au point que la température moyenne de la Terre augmentera de plus de 1 °C en quelques années”. L’effondrement pourrait être causé par “l’explosion d’une bombe thermonucléaire à haute altitude au-dessus de territoires cruciaux comme les Etats-Unis d’Amérique ou de l’Europe” qui créerait “une impulsion électromagnétique capable de paralyser toute l’alimentation électrique du continent pendant plusieurs mois”. Ou bien, “le basculement dans la mer d’Amundsen des glaciers de Pine Island”, en Antarctique, entraînant ”une montée du niveau de la mer de 3 mètres, submergeant toutes les villes côtières de la planète”. Ou encore, “le brusque arrêt du Gulf Stream marquant la fin de l’Europe tempérée”. Ou enfin, “la déforestation rapide pour pallier le manque d’énergies fossiles en déplétion accélérée” antraînant “la chute de la civilisation occidentale par pénurie de bois.” (11) Pour l’auteur, cette liste n’est d’ailleurs nullement exhaustive !

Une fois amorcé l’effondrement se traduira en d’innombrables troubles. “Hélas, il est à craindre que les trois raisons majeures qui, historiquement, ont fait baisser le nombre d’humains se combineront pendant ce sombre futur : les guerres, les épidémies et les famines”. (12) Et voici ce que Yves Cochet conjecture quant à l’effet de l’effondrement sur les populations humaines : “Notre hypothèse est que moins de la moitié de ces populations survivra, soit environ trois milliards d’êtres humains sur terre et une trentaine de millions sur le territoire actuel de la France”. (13) On comprend que l’auteur avoue avoir rédigé cet ouvrage d’une main tremblante ! (14) Dans cet ouvrage, l’auteur parle beaucoup de la mort d’innombrables humains, il traite aussi du traumatisme des survivants mais, sauf erreur, il n’évoque jamais les indicibles souffrances des uns et des autres non plus que celles des animaux.

Après une période de chaos, pendant laquelle les restes de l’ancien monde, ses Etats et ses institutions internationales, auront disparu, la société s’organisera en biorégions politiques qui ne seront pas nécessairement isolées ni indépendantes les unes des autres, un peu à l’image peut-être de ce que furent les cités-Etats germaniques ou italiennes du XVIIIe siècle.

Le territoire actuel de la France métropolitaine sera divisé en lieux sûrs, les biorégions, et en zones abandonnées – nous y reviendrons. Chaque biorégion constituera un micro-Etat simple muni d’une assemblée et d’un gouvernement, lequel détiendra le monopole de la violence physique légitime. (15)

“Si l’effondrement systémique mondial imminent n’entraîne pas la disparition de l’espèce humaine, les habitants de la France dans la seconde moitié du XXIe siècle pourraient bénéficier de trois sources principales d’énergies renouvelables thermiques, produites localement : le bois de chauffage, le charbon de bois et le biogaz.” (16) La consommation sera régulée par un rationnement généralisé. L’alimentation sera plus végétale, plus locale et plus saisonnière. La mobilité sera tributaire de la marche à pied, de la bicyclette, de la traction animale, de la voile et des embarcations à rames. Il est possible qu’on restaure un système de voies ferrées avec des locomotives rudimentaires à vapeur, alimentées au charbon de bois ainsi que des trains de draisines à pédalier et/ou à voile. Dans ces sociétés du futur, il n’y aura pas de production d’électricité et donc pas d’appareillages électriques. L’auteur semble admettre que la production de bicyclette n’est guère envisageable dans pareil environnement. Il préconise donc d’“anticiper dès aujourd’hui la fabrication massive de bicyclettes afin d’en disposer en abondance en 2050” ! (17)

En revanche, le sort des centrales nucléaires vouées à l’abandon posera un problème dont l’auteur ne donne pas la solution. “Il se pourrait… que, lors de la débâcle des services, la sécurité et la sûreté des 450 réacteurs nucléaires existants dans le monde – dont 58 en France aujourd’hui – deviennent défaillantes par manque de personnel.” (18) C’est là un legs empoisonné aux générations futures qui devront bien le gérer. Il semble que les emplacements de ces centrales constitueront quelques-unes des zones abandonnées mentionnées par l’auteur aux côtés des biorégions.

L’apparition de cette utopie écologiste au terme de l’apocalypse laisse rêveur. Comment penser que les drames inouïs endurés par les humains pendant l’effondrement ne les aura pas gravement traumatisés et rendus asociaux et encore plus violents plutôt que de les avoir purgés de leurs passions pour la puissance, la domination et la compétition ?

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La fin du livre d’Yves Cochet nous semble d’intérêt très inégal. La troisième partie intitulée “Après l’effondrement” est un peu en porte-à-faux parce que l’auteur n’écrit pas après l’effondrement mais bien avant. La quatrième partie intitulée “Le déni de l’effondrement aujourd’hui” est autrement passionnant ainsi d’ailleurs que le chapitre intitulé “Quelques controverses” qui lui est lié.

L’auteur évoque les “cris d’alarme” lancés ces derniers temps par des personnalités scientifiques, les “marches pour le climat” organisées dans de nombreux pays par des jeunes qui s’inquiètent du monde dont ils vont hériter et qui réclament diverses actions de l’Etat ou des Etats, en croyant encore pouvoir éviter l’effondrement global.

A ces initiatives alarmistes, respectables certes, mais désuètes, il oppose les prises de positions catastrophistes de plusieurs auteurs, dans le nouveau cadre “anthropocénique”, (19) ainsi que leurs premières propositions ou tentatives d’action. Lui-même se présente comme catastrophiste en précisant bien qu’il ne peut pas prouver l’imminence de la catastrophe, mais seulement son extrême probabilité. “Il existe – écrit-il – une rupture ontologique, épistémologique et politique entre un scénario alarmiste quelconque et un scénario catastrophiste.” (20)

S’inspirant de Günther Anders, Yves Cochet écrit : “l’effondrement global ne peut être saisi dans toute son ampleur ni affronté proportionnellement, parce que son immensité dépasse les capacités cognitives de l’esprit humain. Il s’agit d’un phénomène supraliminaire, supérieur à tout ce que le processus d’hominisation a connu depuis un million d’années.” (21)

Parmi les catastrophistes, c’est dans la mouvance des tenants de l’anthropocène qu’il trouve les discours et les comportements les plus prometteurs. Rappelons que le terme d’anthropocène vient d’un article des géologues Paul Crutzen et F. Stoermer datant de 2000. (22) Selon ces auteurs, depuis que l’impact de l’espèce humaine sur le système Terre revêt une dimension géologique mesurable, il sied de ne plus parler d’holocène mais bien d’anthropocène. Certes, la date à laquelle l’anthropocène a succédé à l’holocène fait débat mais, pour Yves Cochet, qu’on choisisse le milieu du XIXe ou celui du XXe siècle, elle signale le triomphe de l’industrialisation du monde. Et de citer un article signé par le spécialiste américain du changement climatique Will Steffen qui, parlant de l’origine historique de l’anthropocène écrit : “C’est une défaillance politique, un choix opéré pendant le XIXe siècle européen : le choix du feu.” (23)

Face aux prévisions catastrophistes, Yves Cochet dénonce l’indifférence et l’immobilisme des sciences humaines et sociales (SHS) et particulièrement de la science politique. “Toutes les SHS sont « humanistes », au sens où l’anthropocentrisme est la valeur suprême : Ni les non-humains ni les écosystèmes ou l’écosphère ne sont pris en compte pour eux-mêmes ou en relation partenariale avec les humains.” (24)

Certes, parmi les catastrophistes même acquis à la notion d’anthropocène, certains mettent leurs espoirs dans des procédés technologiques de très grande ampleur relevant de ce que l’on appelle la géo-ingénierie. “Le dérèglement climatique devenant de plus en plus sensible et terrible, il est probable que ce seront les populations elles-mêmes qui réclameront la mise en œuvre des technologies globales de géo-ingénierie, en une sorte de dernier recours pour retrouver des situations météorologiques moins extrêmes. Un élan vers le pire.” (25)

Le catastrophisme d’Yves Cochet qui postule un effondrement possible dès 2020 et certain avant 2030 a comme première conséquence éthique de l’amener “à tout faire pour minimiser le nombre de morts. J’insiste : s’il m’était donné d’influencer les comportements afin que le nombre de morts des années 2020 soit de 49% de la population mondiale plutôt que de 50%, je serais en droit d’être fier.” (25)

Mais, dans l’ordre politique, son action s’oriente vers la promotion d’actions locales visant à permettre la survie du plus grand nombre possible dans les biorégions à venir.

Hormis cela, elle consiste aussi à propager sa vision, certes assez terrifiante, de l’avenir ce qu’il fait notamment au moyen de l’Institut Momentum fondée en 2011 par Agnès Sinaï, une spécialiste de la décroissance, et qu’il préside actuellement.

Que dire de pareil catastrophisme sinon que, paradoxalement, il est relativement optimiste puisqu’il conjecture une renaissance de l’humanité dans quelques décennies ?

Toutefois, l’auteur passe comme chats sur braises sur le problème du devenir des centrales nucléaires et des déchets radioactifs dont la dangerosité est malheureusement fort durable. Et puis, dans la mesure où son rêve austère de microrégions désindustrialisées est tributaire de bicyclettes importées de notre monde industriel, il nous paraît, sur ce point en tout cas, peu conséquent et peu crédible.

(1) Meadows, Donella H., Meadows, Dennis L., Randers, Jørgen, Behrens, William W., III, The Limits to Growth: A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, A Potomac Associates Book, 1972. Traduction française par Janine Delaunay, Halte à la croissance, Les limites à la croissance, Collection Ecologie Fayard, Paris 1972.

(2) Pablo Servigne et Rapahaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Editions du Seuil, Collection Anthropocène, 299 pages. Ce livre, comme celui d’Yves Cochet, est marqué par l’ouvrage de Joseph Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge, Cambridge University Press, 1988.

(3)  Ivo Rens et Jacques Grinevald, “Réflexions sur le catastrophisme actuel, en Pour une histoire qualitative”, Etudes offertes à Sven Stelling Michaud, Presses universitaires romandes, Genève, 1975, p. 283 à 321.

Ivo Rens, “Remarques sur la clôture du temps dans le monachisme médiéval et dans le mouvement écologique contemporain”, Rapport présenté au Xème Congrès mondial de l’Association internationale de science politique à Edimbourg en août 1976, Res Publica , Bruxelles, 1977, p.135 à 146.

(4) Gunther Anders, est notamment l’auteur de Hiroshima ist überall, 1995, Hiroshima est partout, Le Seuil, Paris, 2008 et Die Antiquiertheit des Menschen, Band 1, 1956, Band 2, 1980, L’Obsolescence de l’homme, t. 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, éditions Ivrea et éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002, t. 2. L’Obsolescence de l’homme, t. 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, Éditions Fario, 2011.

(5) Nicholas Georgescu-Roegen est notamment l’auteur de The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, Cambridge, Massachussetts, 1974 et de Demain la décroissance, Entropie, Ecologie, Economie, Editions Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1979.

(6) Comme celles du passage de l’eau de l’état liquide à l’état solide ou à l’état gazeux.

(7) Pour ces auteurs, les rapports sociaux ont une dimension intersubjective, fondée sur la spécularité des relations avec l’autre. Le terme spéculaire vient du latin spécularis qui signifie “en miroir”.

(8) Yves Cochet, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, 2019, p.115.

(9) Ibidem, p.116.

(10)  Marion King Hubbert a été le premier géologue à formaliser en 1956 une théorie du pic pétrolier en se focalisant sur la production américaine. Ici, il s’agit du pic de la production mondiale sur une courbe en cloche.

(11) Yves Cochet, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, 2019, p. 125.

(12) Ibidem, p. 122.

(13) Ibidem, pp. 125,6.

(14) Ibidem, p.120.

(15) Ibidem, p. 127.

(16) Ibidem, p. 130.

(17) Ibidem, p. 143.

(18) Ibidem, p. 134.

(19) Will Steffen et al., Global Change and the Earth System, 2003; Antony D. Barnosky, Elizabeth Hadly et al. “Approaching a state shift in Earth’s Biosphere”, Nature, June 7, 2012; Wille Steffen, Katherine Richardson, Johan Rockström et al. “Planetary Boundries: Guiding Human Development on a Changing Planet”, Science, February 13, 2015, Clive Hamilton, “The Anthropocene as Rupture” The Anthropocene Review, February 22, 2016.

(20) Ibidem, p. 200.

(21)  Ibidem, p. 198.

(22)  Paul J. Crutzen et Eugene F. Stoermer,  “The “Anthropocene” , p. 17-18. IGBP, 2000.

(23) Ibidem, p. 230. Will Steffen et al. “The Trajectory of the Anthropocene: The Great Acceleration”, The Anthropocene Review, No 2, 2015, pp. 81-98.

(24) Ibidem, p 207.

(25) Ibidem, p. 231.

(26) Ibidem, p. 222.

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Nucléaire : le naufrage de la classe dirigeante française

par Hervé Kempf

Reporterre

10 février 2022

Emmanuel Macron a annoncé la construction de six nouveaux EPR, et huit autres en projet, le 10 février à Belfort. Cette annonce traduit l’incapacité de la classe dirigeante de ce pays à penser le monde actuel.

La classe dirigeante de ce pays est d’un confondant irréalisme. Elle vit dans un royaume magique où la science, la technique et l’économie n’existent pas. Il aura suffi à cette classe dirigeante — qui depuis trois décennies ne fait quasiment rien contre le changement climatique, qui continue à construire des autoroutes, à agrandir des aéroports, à multiplier les dispositifs de consommation énergétique —, il lui aura suffi qu’un lobby appuyé par quelques communicants habiles lui dise depuis quelques années « Le nucléaire n’émet pas de CO2 », pour qu’elle croie avoir trouvé la solution à cet entêtant défi : comment éviter l’aggravation du changement climatique ?

Tout l’arc de la droite, auquel se raccroche un parti communiste qui n’en finit pas de mourir de son passéisme, promet donc de construire des EPR [1] à qui mieux mieux, M. Macron lançant le bal officiel jeudi 10 février à Belfort.

Il convient de doucher cet enthousiasme mortifère, qui traduit surtout l’incapacité de la classe dirigeante française à penser le monde actuel. Incapacité qui explique que ce pays régresse sur tous les plans, celui des libertés n’étant pas le moindre, celui de l’intelligence collective étant le plus significatif.

Rappelons donc un simple fait : l’énergie nucléaire est dangereuse. Sans entrer ici dans le débat sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl (1986) et de celle de Fukushima (2011), qu’il suffise de dire que les régions affectées par les retombées radioactives en Biélorussie et au Japon restent affectées par une radioactivité rampante, qui rend la vie de centaines de milliers de gens sur des milliers de kilomètres carrés pénible, inquiétante, maladive. Le coût pour les pays concernés se compte en centaine de milliards d’euros. Et l’hypothèse qu’un tel accident se produise en France est aussi crédible que celle qu’une pandémie survienne — comme l’ont dit depuis des années naturalistes et écologistes sans être entendus, jusqu’à l’irruption du Covid-19.

« Un accident nucléaire est toujours possible, a rappelé Bernard Doroszczuk, président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), le 19 janvier dernier, et ceux qui prétendraient le contraire prennent une grande responsabilité. Je pense qu’il faut rester vigilant, qu’il faut rester réaliste. Un accident nucléaire est toujours possible et cela suppose de l’anticipation. » À tout le moins, comprendre la pertinence de cette hypothèse implique de tout faire pour maintenir la sûreté au plus haut niveau. Disons, en bref, que les difficultés financières d’EDF et les pressions du gouvernement sur l’ASN permettent de craindre que ce ne soit pas le cas.

Dans le monde magique de cette classe dirigeante, le problème des déchets radioactifs n’existe pas : « C’est le volume d’une piscine olympique, clament les bonimenteurs, creusons un trou et voilà. » La vérité est qu’aucun pays n’a trouvé de solution satisfaisante à ces produits radioactifs pendant des milliers d’années, que la filière française en a multiplié les catégories, compliquant encore le problème, que le projet de Bure, imposé par la répression et l’achat des consciences, est techniquement biaisé, que les installations de La Hague (Manche) sont saturées et dangereuses, et qu’EDF et Orano accumulent des déchets aux quatre coins de la France sans savoir qu’en faire.

« La France ne sait en fait plus construire de réacteur »

Il est un autre enjeu crucial sur lequel les « responsables » font preuve d’un irréalisme stupéfiant : ils spéculent sur l’engagement de nouveaux réacteurs alors que la France est incapable d’achever — en plus de dix ans ! — son modèle fétiche, l’EPR de Flamanville, tandis que l’un de ceux construits en Chine, à Taishan, est à l’arrêt depuis juillet 2021 pour un défaut encore inexpliqué. Défaut qui pourrait par ailleurs se répercuter sur l’EPR de Flamanville… Quant aux futurs EPR que M. Macron et la brillante élite de ce pays envisagent de construire, il faut savoir qu’il s’agit d’EPR2 aux caractéristiques de sûreté allégées par rapport à l’EPR, que leur dossier de réalisation technique est loin d’être prêt, qu’une étude de l’administration d’octobre 2021 estimait que ces EPR2 ne pourraient pas être mis en service avant 2040 et que leur coût serait de l’ordre de 9 milliards d’euros, selon les révélations du site Contexte.

Autre « détail » embarrassant : la France ne sait en fait plus construire de réacteurs, la politique de mondialisation sans frein conduit par les néolibéraux ayant vidé l’industrie du pays d’une partie de sa substance. C’est ce que même le nucléariste Jean-Marc Jancovici est obligé de reconnaître, indiquant dans Le Journal du dimanche : « Si les Français ne savent plus les construire, nous pouvons envisager de nous faire aider par d’autres ! Les Chinois et les Russes seraient sûrement ravis. » Ce n’est pas une idée farfelue : comme le montre Marc Endeweld dans L’Emprise (Seuil, 2022), les liens forgés depuis une décennie par EDF en Chine ont conduit nombre de responsables français à penser que les partenaires chinois pourraient faire des constructeurs de centrales très acceptables. Pour la fameuse indépendance, on repassera.

Le plus absurde est qu’au niveau mondial, l’industrie nucléaire est en déclin, et que toute la dynamique de production d’électricité se fait autour des renouvelables. Sans doute pour une raison économique simple : elle est plus rentable. Comme le constate le World Nuclear Industry Status Report, « entre 2009 et 2020, les coûts du solaire ont baissé de 90 % et ceux de l’éolien de 70 %, tandis que les coûts de construction des réacteurs nucléaires ont augmenté de 33 % ». En s’obstinant à vouloir relancer une industrie dépassée qu’elle ne maîtrise plus vraiment, la classe dirigeante française est en train d’enfoncer le pays dans une impasse, qui va l’enfoncer dans le déclin — même si un accident nucléaire ne vient pas mettre un terme définitif aux fantasmes français. Relancer le nucléaire est une stratégie industrielle dépassée.

« Cette élite est un naufrage. Et le nucléaire une chimère »

Enfin, il y a un enjeu qui est en fait essentiel : dans le monde magique où voudrait vivre l’oligarchie française, la consommation énergétique ne change pas vraiment, on maintient le même niveau de vie moyen (et les mêmes inégalités), l’électricité vient remplacer le pétrole sans que l’on ait sérieusement à se poser d’autres questions. Ainsi, M. Macron et d’autres s’appuient sur UN scénario de RTE (Réseau du transport d’électricité) présenté en octobre. Cette publication a eu lieu à une date qui convenait au calendrier politique de M. Macron, mais pas à la rigueur méthodologique. Car ce scénario de référence, présenté par tous les médias comme le plus fiable, prend comme hypothèse centrale une trajectoire de maintien de la consommation matérielle. Un autre scénario, imaginant une vraie politique de sobriété, est lui attendu pour fin février — après que les annonces de M. Macron auront fait le buzz.

Cette médiocre entourloupe de communication vise à biaiser le débat, à empêcher que l’on discute vraiment de l’avenir. Mais entre changement climatique, pic de pétrole et industrie nucléaire de plus en plus sénile, il est pour le moins incertain que l’actuelle structure de consommation et d’inégalités pourra se maintenir durablement. Il vaudrait mieux poser sur la table cette question cruciale : comment allons-nous réduire fortement consommations matérielle et énergétique pour empêcher le délitement du monde ? C’est cette question que refuse d’aborder et que nous cache la classe dirigeante française. Mais on ne bâtit rien sur les mirages et les mensonges. Cette élite est un naufrage. Et le nucléaire une chimère.

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COP 26 GLASGOW :

Tout çà pour çà !

par Erwin Weiss

Source : Contratom, No 145,

Genève, décembre 2021

On continue de parler du climat, mais on ne fait rien. La COP26 n’a quasiment rien apporté de concret. Comme Greta l’a dit :

« La COP26 s’est résumée à du «bla, bla, bla ». Le vrai travail continue en dehors de ces salles. Et nous n’abandonnerons jamais, jamais !».

La Suisse ne montre pas le bon exemple  Nous pouvons encore aligner plusieurs analyses de personnalités déçues: la colère de notre conseillère fédérale Simonetta Sommaruga à la fin des négociations suite au changement de dernière minute par la Chine et l’Inde (« réduire progressivement«  plutôt que « éliminer progressivement » l’énergie provenant du charbon), était justifiée, mais il ne faut pas oublier que la Suisse n’est pas un bon exemple ! Dans le classement des pays pour les efforts en faveur du climat , nous sommes descendus à la 51ème place.

Nous produisons beaucoup de déchets et continuons d’en produire. Nous voulons toujours plus de confort et, de ce fait, nous augmentons le volume de nos déchets. Par exemple, au lieu de nous déplacer à la force de nos mollets, nous utilisons un véhicule à moteur qui produit plusieurs déchets comme du CO2, des micro-plastiques (abrasion des pneus), des plastiques, des tôles, etc. Sans parler des déchets produits en dehors du pays pour le raffinage de l’essence et la fabrication du véhicule. La construction des routes est aussi une grande source de pollution. La Suisse a actuellement besoin de plus de deux planètes . Nous avons le savoir et la technique pour arriver à un meilleur équilibre, mais nous ne regardons que le court terme et nous n’investissons pas suffisamment dans les énergies renouvelables, dans les produits durables, dans une consommation réduite.

La transition énergétique est l’affaire de chacun

Chacun doit réfléchir à la façon dont il peut réduire son empreinte environnementale. La mobilité est la plus grande source de pollution (33%); réduire les kilomètres parcourus, utiliser les transports publics, le covoiturage, sont des buts à viser. Les ménages consomment environ 30 % d’énergie. Ce sont les maisons et immeubles qui polluent le plus en hiver par le chauffage, principalement à base d’énergies fossiles. Il faut diminuer le chauffage, isoler les toits, les murs, les fenêtres et changer le système de chauffage pour de l’ énergie renouvelable (les pompes à chaleur sont à éviter parce que nous n’avons pas trop d’électricité en hiver).  Et n’oubliez pas de n’utiliser que les énergies électriques renouvelables, certifiées, et en quantité réduite. L’énergie nucléaire n’est pas renouvelable et produit beaucoup de déchets très dangereux, sans solution de traitement. De plus, deux tiers de cette énergie est gaspillée ; elle chauffe la planète par les tours de refroidissement ou réchauffe nos rivières. Bien sûr il faut aussi réduire nos consommations, acheter les produits durables, réparer les appareils et acheter seulement des choses dont on a besoin et qui sont nécessaires. Il faut commencer par la source et éviter de produire des gadgets inutiles et des déchets.

Les mesures pour réduire notre empreinte écologique sont encore bien timides

Aujourd’hui, le problème majeur pour la sauvegarde du climat est le manque de financement. Les pays pauvres polluent moins que les pays riches, mais ils veulent se développer et n’ont pas les finances nécessaires pour faire cela sans augmenter la pollution ou, mieux encore, la réduire.

Le charbon est une source d’énergie bon marché, à proscrire, qui produit énormément de CO2. Il y a des entreprises comme Climworks qui récupérent le CO2 dans l’air en ville et l’injectent en sous-sol sous pression (https://climeworks.com/co2-removal). C’est louable, mais cela demande un équipement sophistiqué pour une récupération raisonnable. Dans les centrales à charbon, il y a une concentration de CO2, envoyée dans l’air par les cheminées. Pourquoi ces cheminées ne sont-elles pas équipées de filtres de récupération de CO2 ? La même question se pose dans les cimenteries.

Il y a des villes (et régions) qui vont interdire les voitures à moteur essence ou diesel dans un futur proche (vers 2030) et même quelques constructeurs automobiles qui planifient  le changement de leur fabrication à la même époque. Mais nous continuons de construire des routes, même des tunnels (Gothard!!) au lieu de favoriser la mobilité douce. Il n’y a pas de miracles ! Si les pays riches ne  réduisent pas fortement la production de déchets et la consommation d’énergie, le réchauffement atteindra 2 à 4 degrés par rapport à l’ère pré-industrielle (voir le graphique dans le journal précédent).

Et ce n’est pas le nucléaire qui sauvera le climat ! Il est trop tard pour de nouvelles centrales, il y a trop de risques avec nos vieilles centrales et le problème des déchets n’est toujours pas près d’être résolu.

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Faut-il craindre le black-out électrique ?

par Erwin Weiss

Source : Contratom, No 145,

Genève, décembre 2021

Notre conseiller fédéral, M. Parmelin (*) a annoncé une pénurie d’électricité vers 2025. Ce n’est pas la première fois qu’on annonce des pénuries d’électricité en Suisse, mais cette fois, cela nous arrange un peu (même si je doute de la réalité de cette prédiction). Nous espérons que cette annonce va enfin pousser la politique et la finance à investir dans les énergies renouvelables.

Pourquoi le Conseil fédéral anticipe-t-il un risque de pénurie ?

Le peuple suisse a décidé de sortir du nucléaire, mais les investissements dans les énergies renouvelables restent très faibles. Actuellement on construit des nouvelles maisons avec seulement quelques panneaux photovoltaïques sur le toit (le minimum prescrit par la loi) plutôt que d’équiper le toit entier. On pourrait tripler ou quadrupler l’équipement à moindre frais. Il faudrait, malheureusement, obliger les gens à faire le maximum par une loi, parce que la volonté individuelle ne suffit pas (liberté??!).

Pour évaluer le risque de pénurie, il faut comprendre un peu le fonctionnement de l’énergie électrique et de son réseau. C’est une énergie de transformation qui n’existe pas dans la nature et qui est difficile à stocker (batteries, pompage-turbinage, etc). De ce fait, il faut toujours produire la même quantité d’électricité que celle qui est consommée. Si vous allumez une lampe, il faut quelque part une machine qui produise l’équivalence de cette consommation; dès que vous éteignez la lampe, il faut réduire la production d’une machine.

La production d’électricité en Suisse se répartit actuellement en gros de la façon suivante: 60 % hydraulique, 30 % nucléaire et le reste photovoltaïque, éoliennes, biogaz, couplage chaleur-force et usines d’incinération. Une partie de cette production est quasiment non-modulable comme les éoliennes, le photovoltaïque, les turbines hydrauliques au fil de l’eau (installation sur des rivières) et les centrales nucléaires (une centrale nucléaire a besoin de plusieurs heures pour démarrer) .

La stratégie énergétique 2050, acceptée par le peuple en 2017, avait prévu de produire plus de 4 TWh (térawattheures) par le photovoltaïque en 2020, mais nous ne sommes même pas arrivé à la moitié ! Pour 2050 nous devrions arriver à 34 TWh, c’est-à-dire 17 fois la production de 2020. Le bilan est encore moins satisfaisant pour les éoliennes et pourtant on a besoin de celles-ci parce qu’elles produisent surtout en hiver, là où l’énergie électrique manque.

Le réseau électrique, le nœud du problème.

Une bonne stabilité du réseau est obtenue par des installations à réaction rapide comme des turbines hydroélectriques, et par une assez grande quantité d’énergie de réserve. Le réseau doit avoir une capacité de production plus grande que la consommation, mais on compte sur le fait que seulement une partie de la consommation est demandée en même temps.

Au niveau du réseau on différencie trois catégories de réglage :

  • primaire = intervention immédiate dès les premières 30 secondes
  • secondaire = intervention en 5 minutes
  • tertiaire = disponible en 15 minutes

Ces trois catégories sont mises sur le marché par les producteurs, et une bourse d’énergie électrique gère ce produit selon les règles du marché libre. Les entreprises de distribution (par exemple SIG) achètent des quantités selon leurs besoins (consommation) au prix minima et, depuis quelques années, si possible certifiées. Cette bourse est internationale, mais doit respecter quelques règles. Ces règles ou accords posent actuellement des problèmes parce qu’ils définissent les entraides entre les différents réseaux et pays. La Suisse échange énormément d’énergie électrique avec ses voisins, environ 50 % de la production journalière, mais la différence entre import et export est seulement de 20 % (amplitude annuelle d’environ +/-10%). Même en hiver nous exportons de l’électricité, bien que le bilan hivernal soit négatif. Nous avons les connaissances nécessaires pour assurer un réseau stable, mais nous n’avons, jusqu’à présent, regardé que le court terme et misé sur les profits financiers de l’échange avec nos voisins (gain de 293 millions de CHF en 2020 avec l’import/export de l’énergie électrique). La stabilité de notre réseau repose donc sur une stratégie économique (profit à court terme), alors qu’elle aurait besoin d’un engagement politique pour soutenir les énergies vertes.

Il faut différencier au niveau du réseau électrique la pénurie et le black-out. Un black-out peut arriver à n’importe quel moment, mais, en Suisse, seulement localement (incendie d’un transformateur, avarie d’une ligne électrique, etc) et pour une courte durée. Le black-out du réseau des CFF le 22 juin 2005 quand tous les trains en Suisse étaient arrêtés pendant 3 à 4 heures était une exception. Une pénurie arrive au moment où la consommation est plus grande que la production alors que les réserves sont déjà utilisées. Cela finit par un black-out.

Pour faire face à ce problème, il y a quatre possibilités :

  • augmenter les réserves de production en investissant dans les énergies renouvelables
  • réduire ou planifier la consommation des grands consommateurs à court terme
  • économiser globalement de l’énergie électrique
  • optimiser autrement l’utilisation des réservoirs de nos grands barrages en priorisant l’énergie à la place de l’économie (profit financier), éventuellement par une subvention de la confédération.

Il faut oublier l’aide de nos voisins parce qu’ils ont les mêmes problèmes.

Que faire à l’avenir pour éviter les difficultés ?

A mon avis, il faut commencer par économiser l’électricité, maintenant, tout de suite.(C’est aussi ce que préconise Christian Brunier, directeur général des SIG, dans une récente interview à la Tribune de Genève (18/11/2021) : il assure qu’il est possible d’économiser 30% de la consommation électrique et ainsi éviter le black-out tout en restant sur le modèle d’énergie dénucléarisée en vigueur dans le canton de Genève).

Pour ce faire, chacun doit y mettre du sien.

Pour avoir une idée de la possibilité d’économie d’électricité personnelle, je vous propose de prendre votre facture d’électricité et de relever votre consommation annuelle en kWh. Pour information, la consommation moyenne d’un ménage de 4 personnes en Suisse est d’environ 5000 kWh/an (3550 kWh/an pour un ménage à 2 personnes), mais cette consommation dépend de l’équipement de base du ménage (chauffage, cuisinière, etc). Pour réduire votre consommation, il faut vous donner un but, par exemple de réduire de 2 % la consommation annuelle. Vous commencerez par faire un inventaire de vos appareils électriques. Beaucoup d’appareils consomment de l’électricité à l’arrêt (stand-by). Ces appareils sont à brancher si possible sur une multiprise avec interrupteur et il ne faut les enclencher qu’en cas de besoin (par exemple un ordinateur ou un téléviseur est utilisé 2 à 4 heures par jour et le reste du temps il est en stand-by ; avec une consommation de seulement 10 Watt en stand-by, cela fait 73 kWh/a = 1.4 % de la consommation moyenne). En plus vous pouvez éliminer certains appareils inutiles en opérant manuellement. Les grands consommateurs dans un ménage sont la cuisinière électrique (le gaz est sur un autre compte), les machines à laver, le lave-vaisselle, le chauffage électrique (aussi les pompes à chaleur) et la somme des multitudes d’écrans. Les téléphones portables consomment peu en direct (il y a plus de 10 millions de téléphones portables en Suisse et cela représente environ 3 % de la consommation électrique), mais ils consomment ailleurs par internet (le Web est un très grand consommateur d’électricité par le nombre d’utilisateur; la transmission des photos et surtout des petits films consomment énormément). Après il y a aussi l’efficacité des appareils, mais sur ce point il ne faut pas oublier l’énergie grise (= besoin d’énergie pour la fabrication).

Le nucléaire n’est pas une solution

Le lobby du nucléaire voudrait profiter de la peur du black-out évoquée par Guy Parmelin pour continuer à exploiter nos centrales nucléaires, toujours aussi peu sûres. Une étude, commandée par la fondation suisse pour l’énergie (SES) à la TH (haute école technique) de Brandenbourg en Allemagne, au sujet la sécurité de la centrale nucléaire de Leibstadt, montre de grandes lacunes dans la gestion de cette centrale (fin août 2021, www.energiestiftung.ch, en allemand). Elle compare les exigences de IAEA  (International Atomic Energy Agency), de  WENRA (Western European Nuclear Regulators Association), les règles de l’art (ou l’état des connaissances) avec les réalités de la centrale. Il en ressort que Leibstadt a énormément de problèmes et que le personnel est mal formé. L’IFSN (Inspection fédérale de sécurité nucléaire) fait quelques remarques, mais elle laisse faire (par exemple le manque de culture de sécurité traîne depuis 2016, alors qu’il revient régulièrement dans les rapports). En plus, il y a des adaptations à faire qui sont laissées de côté parce que trop coûteuses. C’est pourtant la plus jeune centrale nucléaire de la Suisse. Nous continuons d’exploiter nos vieilles centrales nucléaires avec beaucoup de risques et des coûts de production plus élevés que les énergies renouvelables.

On en revient donc toujours au même slogan…

Le nucléaire ne sauvera pas le climat! Il est trop tard pour des nouvelles centrales, il y a trop de risques avec nos vieilles centrales, et le problème des déchets n’est pas résolu.

(*) Le Conseil fédéral composé de sept membres élus par les deux chambres du Parlement suisse est tout à la fois le Gouvernement et le Chef d’Etat de la Confédération suisse. Et M. Parmelin a été élu Président du Conseil fédéral pour l’année 2021.

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