par Ivo Rens
décembre 2023
Le 10 février 2022, le Président Macron prononça un discours sur la politique énergétique de la France qui se voulait fondateur car il visait à repenser cette problématique et à relancer l’électronucléaire français alors que la plupart des États de l’Union européenne, à commencer par l’Allemagne, ont renoncé aux centrales nucléaires à la suite des accidents de Tchernobyl (1986) et Fukushima (2011).
Ce n’est pas hasard que Macron choisit Belfort pour prononcer ce discours car cette ville et le territoire de Belfort sont le siège d’une activité clé dans la filière nucléaire, à savoir la construction des turbines Arabelle, qui avait été vendue en 2014 par la firme française Alstom à la firme étatsunienne General Electric, mais qui venait d’être rachetée à cette dernière par EDF. Malheureusement pour EDF, la survenue du conflit russo-ukrainien le 22 février 2022, ou plutôt celle du régime des sanctions internationales suscité par ce conflit a porté un coup à cette transaction, toujours en suspens compte tenu de la collaboration franco-russe dans la construction de centrales nucléaires en Égypte, en Hongrie et en Turquie.[1]
Citons le premier des deux passages centraux relatifs au nucléaire de ce discours :
“Je souhaite que six EPR2[2] soient construits et que nous lancions les études sur la construction de 8 EPR2 additionnels. Nous avancerons ainsi par pallier. Concrètement, nous allons engager dès les semaines à venir les chantiers préparatoires : finalisation des études de conception, saisine de la commission nationale du débat public, définition des lieux d’implantation des trois paires, montée en charge de la filière. Une large concertation du public aura lieu au second semestre 2022 sur l’énergie, puis des discussions parlementaires se tiendront en 2023 pour réviser la programmation pluriannuelle de l’énergie. Nous visons le début du chantier à l’horizon 2028, pour une mise en service du premier réacteur à l’horizon 2035. Ce délai de mise en œuvre justifie aussi la nécessité de prolonger nos réacteurs actuels et de développer les énergies renouvelables. Ce choix nous devons le faire aujourd’hui pour donner à EDF et à toute la filière la visibilité qui s’impose et là-aussi, pour tirer toutes les leçons du passé. Car quand des ruptures arrivent, quand la visibilité n’est plus là c’est à ce moment qu’il y a des ruptures de charge, c’est à ce moment qu’il y a des pertes de compétences, c’est à ce moment que nous prenons des risques. Par ce choix de la Nation au long cours nous nous donnons aussi les moyens de préserver nos compétences nos savoir-faire ; chez EDF bien sûr mais dans toute la filière, dans toute la filière pour garantir l’excellence qu’est la nôtre, dont nous avons en partie d’ailleurs dû rebâtir ces dernières années.”[3]
Pareille prospective paraît euphorique quand on connaît tant soit peu les déboires enregistrés par EDF avec l’EPR de Flamanville, dont la construction fut lancée au printemps 2007 et qui devait entrer en service en 2012. On nous promet actuellement qu’elle entrera en service en 2024. A l’origine, le chantier était devisé à 3,3 milliards d’euros. “Il devrait finalement durer au moins dix-sept ans, pour une facture désormais estimée à 19,1 milliards.”[4]
Et voici le second passage central du discours du Président Macron.
“À côté de ces EPR, un appel à projets sera soutenu à hauteur d’un milliard d’euros par France 2030 et sera lancé pour faire émerger des petits réacteurs modulaires mais aussi des réacteurs innovants permettant de fermer le cycle du combustible et de produire moins de déchets. Pour 500 millions d’euros, ce seront des projets portés par EDF NUWARD – qui était évoqué – tout à l’heure par le président d’EDF et il y aura aussi 500 millions d’euros pour des projets ouverts sur les réacteurs innovants que j’évoquais à l’instant.”[1]
Quand on connaît les incertitudes qui affectent les nombreux projets et les rares prototypes de ces petits réacteurs modulables, miser sur eux paraît tout aussi hasardeux que de miser sur les EPR.
Comment le mouvement antinucléaire française pourra-t-il convaincre les citoyens français, qui ont toujours été habilement court-circuités par Paris, d’avoir à s’opposer à ces deux mégaprojets jupitériens ?
Peut-être la solution viendra-t-elle de là où le mouvement antinucléaire ne l’attendait pas. En effet, il semble que les milieux financiers internationaux, sur lesquels compte le Président Macron, ne partagent guère la foi nucléaire de ce dernier et que les méga-investissements jupitériens requis par leur mise en œuvre ne soient pas près d’être rassemblés. C’est du moins la conclusion provisoire à laquelle parvient une spécialiste en la matière, Aurélie Barbaux dans son article “La relance du nucléaire dans le monde suspendue à la question du financement”.[2]
Mais il y a plus grave : depuis le 24 février 2022, et plus encore depuis le 7 octobre 2024, l’actualité internationale devrait inciter tout citoyen à méditer sur la vulnérabilité inhérente à l’industrie nucléaire dans un monde où sévit le terrorisme et où les conflits militaires se multiplient. Comment imaginer que, dans les années à venir, les jeunes rescapés du massacre en cours à Gaza ne seront pas tentés par le terrorisme ?
[1] Article GEAST de Wikipedia. https://fr.wikipedia.org/wiki/GEAST
[2] Jusque tout récemment, EPR était l’acronyme de European Pressurized Reactor, ce qui signifiait Réacteur européen à eau pressurisée, mais depuis peu et peut-être eu égard au manque d’enthousiasme européen pour ces réacteurs, EPR2 serait l’acronyme de Evolutionary Pressurized Reactor, le chiffre 2 signifierait que sa conception est bien postérieure à celle de Flamanville.
[3] Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur la politique de l’énergie, Belfort, Vie publique, 10 février 2022.
[4] Pierre Breteau, « Les dérapages de l’EPR de Flamanville en graphiques : le coût multiplié par 5, la durée du chantier par 4 », Le Monde, 24 juin 2019.
5. Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur la politique de l’énergie, idem.
6. [1] Aurélie Barbaux, « La relance du nucléaire dans le monde suspendue à la question du financement », L’usine nouvelle, 19 octobre 2023.